Il est presque tard ; 21h30 ancienne heure, 22h30 nouvelle.
Depuis dimanche, que l'heure a changé, que mon réveil réglé à 6h a sonné à 5h ancienne heure, puisque mon téléphone s'était actualisé seul… Je suis en suspens, décalée, en attente.
Il y a eu le 30, et puis le 31 ; et maintenant le 1er, et demain le 2.
Ca fait déjà quatre jours que l'heure a changé.
Que mon téléphone et mon réveil au plafond sont à la nouvelle heure, tandis que les pendules, l'ordinateur et la radio sont restées à l'ancienne.

J'attends.
J'attends que le temps passe, que le temps vienne.
Je compte les jours, jongle avec les heures, et au final je ne sais plus vraiment, ni quel jour on est, ni quelle heure il est.
J'ai entendu le coucou chanter il y a quelques jours.
Hier matin, dans la cuisine avec Le Microbe, on a vu un bouvreuil à côté d'un piquet du jardin, dans le soleil. On s'est demandé un moment ce qu'on avait pu laisser tomber dans le café, pour voir un oiseau aux couleurs pareilles, le ventre et poitrail rouge corail, et le dos bleuté.
Ce matin en me levant, c'était un pic vert, en haut de ce même piquet.
Tout à l'heure, quand je lisais, une mésange bleue est venue se poser sur la fenêtre du salon.

Le Microbe est parti samedi matin avec ma voiture, qu'il a cassée dimanche en s'endormant au volant.
Du coup, je n'ai plus de voiture. Ma 307, que j'aimais beaucoup, à laquelle je m'étais habituée, et qui n'était même pas finie de payer.
Coup de poisse…

Je vais jongler avec une des presque-épaves familiales en attendant.

Dimanche, donc, j'avais mis mon réveil au cas où, pour être sûre de ne pas trainer à faire les biberons.
Je m'attendais à avoir la chambre pleine de lumière au moment de la sonnerie, et je me suis retrouvée perdue, sans comprendre ce qui se passait.
Couchée le coeur serré comme tous les soirs, je me réveille et attends l'heure plusieurs fois dans la nuit…
Au final je suis réveillée dès 4 ou 5h, en luttant pour rester et dormir : à quoi bon se lever quand il fait encore nuit, alors que je n'ai qu'un biberon de 2L à faire et distribuer, et un morceau de bois à ajouter dans la chaudière ?

Le Microbe dit que je suis cinglée : je suis au chômage (bien mérité il semblerait), je n'ai rien d'autre à faire que glander, et je culpabilise à l'idée de ne pas assez bouger.
Je trépigne en attendant de pouvoir faire mes joints de grenier, il reste scotché par le bois que j'avais passé la journée à couper, et je passe mon temps à courir partout.

Je lis, je m'assomme de lectures, j'engloutis, 700 à 1000 pages par jour, et je fais tourner la maison, passe des heures à ramasser des plantes pour la cuisine, je suis levée dès le premier rayon de lumière et m'active jusqu'à des minuit, une heure du matin.

Je passe un maximum de temps dehors, pour passer du temps avec mes petits, et profiter de l'air.
Hier, mardi, il faisait super beau, vraiment très très beau et chaud. J'ai mis mon short, mon débardeur, et suis partie marcher avec la harde qui me suivait.

J'avais emmené, évidemment, un livre et de l'eau dans un sac à dos, un pull en rab, une écharpe.
J'ai escaladé la montagne derrière chez nous, tirant droit à travers les pierriers pour atteindre les ruines.
Je suis redescendue, ai rallongé mes parcours, parfois m'asseyant dans l'herbe pour lire pendant que les petits mangeaient, ruminaient, dormaient ou m'escaladaient.

Je pars, comme ça, dans la campagne et la montagne, deux, trois heures d'affilée, parfois plus.
Un sac, de l'eau, des biscuits, un ou deux livres.
Un couteau et un autre sac pour la salade si j'en trouve.

Au final… Je me tape facilement mes quinze à vingt bornes par jour, chevreaux à la traine.

Je m'implante, m'enracine, rêve et espère.

Je régresse, reprends une certaine liberté, un certain idéal, que j'ai perdu à l'automne de mes treize ans.
Je n'ai rien d'autre à faire que ça, marcher, courir, escalader, me poser et regarder les nuages.

J'ai pris un énorme coup de soleil sur les jambes, d'ailleurs. Peut-être à cause de la réverbération sur les basaltes. Peut-être à cause du long café, bu en lisant sur le perron de la cuisine, plein sud.
J'éduque, tout doucement, mes petits boucs.
On apprend à se connaître, à se faire confiance.

Ils se prennent des baffes assez souvent, mais ont bien plus de câlins que de rebuffades.
Quand Lazare vient se coucher sur mes genoux pour ruminer en faisant un câlin, que Ladakh le rejoint, et que je ne peux rien faire d'autre que gratter, caresser ces petits corps brûlants et doux, et embrasser les museaux qu'ils me tendent ou frottent contre mes joues, le temps s'arrête.
Je n'ai pas faim à midi, ni à 14h ; je n'ai pas vraiment faim à vrai dire. Je n'ai plus d'horaires, je leur donne le biberon quand ils réclament trop, et je vais passer des heures assise à lire dans le pré pour qu'il pâturent en se sentant en sécurité. Je mange quand ils font la sieste devant la maison.

Parfois, d'un élan, ils me sautent sur les épaules, m'escaladent la tête, le grand jeu de Lazare est de se tenir debout sur mes épaules et de frotter son cou mince et ses joues contre les miens. Il devient grand, mais est très doux.
Ladakh est moins doué, et exprime son attachement plutôt en mordillant les doigts ; mais il s'endort de façon tellement attendrissante quand je lui caresse la tête et les cornes…

Je me prends à vivre à leur rythme, beaucoup plus rapide que celui des bovins : ils mangent, ruminent et s'agitent beaucoup plus vite.
Il dorment aussi, comme les bébés qu'ils sont.

Quand on va se promener, comme aujourd'hui avec le Microbe, ils suivent, sans se plaindre. Douze bornes dans les pattes pour eux aujourd'hui ! On a porté le petit sur la fin du chemin, il fatiguait.
On fait des pauses, pour qu'ils mangent, soufflent un peu, jouent… et on repart.

Aujourd'hui le Microbe n'a pas travaillé, alors je l'ai emmené voir le vent et les cailloux, le panorama, au château au dessus de chez nous. On a rigolé, luttant pour tenir debout sur la crête, avec nos sarrouels qui font prise au vent.
On parle un peu, on réapprend à se connaître, j'ai quitté la maison depuis si longtemps…
On rit beaucoup, on s'amuse, on pense aux mêmes choses aux même moments souvent, on n'est pas frère et sœur pour rien.

Hier, j'étais si mal, tellement triste et à plat, j'ai demandé à ma mère de le garder à manger le soir…
Et puis je ne sais pas si c'est elle, ou lui, ou les deux, mais il était là pour le repas, qu'on a improvisé.
On a refait une soirée posée, qui démarre en fous-rires et finit dans la torpeur.
La même que lundi, quand il est revenu après des heures de train et de bus.

Je suis bien ici, seule ; je n'ai pas peur, on m'a déjà posé la question, quand je suis toute seule là-haut, dans ma maison dont je ne ferme aucune porte.
Les seuls qui me font peur, ce sont les gens ; et je n'ai rien à voler, à part des livres de poche, des étagères branlantes, une pendule féérique et une collection de crânes animaux.
Quant à se faire trucider, le redouter ce serait tomber dans la psychose. A chaque fois qu'on m'évoque cette possibilité, (surtout que je lis énormément de polars et de thrillers, de livres aussi, sur les tueurs en série etc) je repense au sketch de Bigard je crois, sur la chauve-souris vampire, et je rigole.

De toutes façons, chaque jour je m'en rends compte : je vais avoir trente ans, j'ai une musculature bien présente même si elle a beaucoup fondu ces derniers mois, et une endurance qui se renforce de jour en jour… Alors avant qu'un cinglé arrive à m'attraper…

Et je flotte, en suspens, je profite de la douceur de la chaleur du soleil ou du feu, de la douceur des cabris, des chiens, des chats, de l'herbe et de la mousse.
J'attends.
Et j'espère...