Hier matin, j'ai eu un autre rendez-vous avec la dame pour mon orientation.
Je savais, je sentais que ç'allait être un mauvais jour.
J'avais passé une bonne partie de la nuit de jeudi à pleurer, plus la matinée.
Le sentiment tenace que je n'allais pas y arriver, à rien.
Que je ne sers à rien. J'encombre, je gène, je mets mal à l'aise, et c'est tout.

Vraiment une mauvaise journée.

Sur le retour, je n'étais pas beaucoup mieux ; passé encore beaucoup de temps à pleurer, désemparée, à tourner en rond, je m'en sors pas.

Je suis allée passer plus d'une heure près du beau forestier, à me les cailler dans le courant d'air du chemin, à le regarder bosser. J'avais les chiens, le Chacon, couchés à mes pieds.
De le regarder attacher ses troncs, les mesurer, les traîner, puis recommencer, ça m'a vidé la tête, m'a apaisée. Le bruit et l'odeur du tracteur, de la tronçonneuse, la fumée de sa clope roulée au Fleur du Pays quand il est venu discuter m'ont calmée. Finalement, je suis rentrée, avec une idée en tête. J'ai hésité.

Et puis, malgré l'installation zéro, l'organisation absente, le bordel que ça promet, j'ai appelé ma mère et le Microbe pour leur demander de me ramener mes cabris le soir.
Je les ai fait dormir dans l'ancien poulailler de l'autre maison.
Nuit agitée, tremblante, cauchemardesque.

Je me suis réveillée toutes les vingt minutes, regardant les fenêtres, espérant le soleil sur mes boiseries, pour chasser les images de mes rêves.

Finalement, il est arrivé, je me suis levée.

Aujourd'hui le temps est bizarre, changeant, le vent siffle dans les arbres et mes anneaux d'oreilles.
Le Microbe est parti pour le week-end, retrouver sa douce et son meilleur ami.
Je reste seule, au bout de mon chemin pas carrossable, avec ma ménagerie.
Je l'ai accompagné à ma voiture que je lui prête (il a pété le carter de la sienne sur le chemin dans la semaine), les cabris, les chiens, et la Chat à la traine.

Le beau ténébreux travaille aujourd'hui, malgré le week-end : il a encore plus d'une centaine d'arbres à abattre avant le 15 avril, il a du retard. Il s'est marré en nous voyant passer.
Je suis remontée seule, trimballant ma caisse à outils, avec mes cabris.
Echangé quelques mots encore, j'ai dû emmener mes affreux sous les bras, ils s'obstinaient à jouer sur le tronc qu'il arrimait en lui mangeant les cheveux.

Et puis la journée a avancé.

Il fait moche, par moments il pleut. Je suis partie sur le chemin, autour de la maison, mon panier au bras pour rallonger la salade d'hier : j'en profite, le propriétaire est en bio, y'a pas de circulation, rien, alors je mange ce que je trouve : ma salade se compose de pissenlits, violettes, plantain, doucette…

J'ai redécouvert les joies des chèvres : quand je me baisse pour ramasser une plante, l'un des affreux vient manger ce que j'ai dans le panier (et le panier), l'autre arrive en sautant à pieds joints sur mon massif.
Finalement, j'ai pu récolter ce qu'il me fallait et ai nettoyé ma cueillette en écoutant la radio, un œil sur les bébés et le biberon qui réchauffait.

Puis le repas, tranquille, dans le saladier, mais à table !
Les caprins n'ont pas droit d'entrée dans la maison, faut pas déconner !

Eux étaient couchés devant la maison, sur le perron, tranquillement.

J'ai bu mon café dehors, en lisant, et riant de leurs frasques : quand ils ne m'escaladent pas, ils se couchent sur mes genoux pour ruminer, et quand ils ne ruminent pas, ils mangent mes vêtements ou mon livre !

J'en ai aussi profité pour refixer le pot d'échappement du fourgon, qui était en trois morceaux suite à la monté du Microbe hier soir.
Gros fou-rire encore : couchée sous le camion, Lazare jouait au trampoline sur mon ventre, Ladakh se tortillait sous le fourgon pour me têter le nez, et le Chacal se tapait l'incruste au milieu !
La vue du Monstre qui regardait tout ce bordel d'un air blasé et affligé m'a achevé : je suis sortie de là dessous en hoquetant, pleurant de rire. Les nerfs qui lâchent, ou les effets inconnus des pissenlits ?

Finalement, j'ai réussi.

Puis je suis partie, nez au vent et mains dans les poches, à la montée, avec ma faune aux basques. On est montés, montés, montés, jusqu'en en haut de la montagne, voir les génisses.
Je me suis assise (ou allongée… vautrée quoi) dans l'herbe rase, mes bébés contre moi, mes chiens à côté.
J'ai regardé longtemps le paysage, la lumière, les ombres des nuages… Les chevreaux dormaient dans mes bras…

Quand ils se sont réveillés, on est redescendus, tous les cinq, en courant à perdre haleine.
Mes côtes me font souffrir, mais c'était tellement bon de faire la course à la descente, en sautant comme des chamois !

Lazare courait même à l'envers, en sautant, faisait des cabrioles…

Quelques pauses câlins plus tard, on a fini par rentrer à la maison après un long détour.
Ils se sont endormis sur le perron, moi je tape ce billet.

Mon rendez-vous d'hier fait son chemin, les cabris font leur boulot : je vais, je crois, devenir ostéo animal.

Je me rends compte que je peux continuer à exercer mon métier sans en crever.
Mon métier-passion, celui de vachère, ou plutôt d'ouvrière agricole.

Mais l'éventualité de devenir ostéo animalier, ça m'ouvre un autre horizon.
La possibilité d'allier mes connaissances en éthologies, mes connaissances en élevage, mes savoirs, mes compétences, mes dons – parce que je vais arriver à le dire et l'accepter, j'ai un « don » avec les animaux, et un autre de guérison – et mon amour des bêtes et du bétail pour les soigner, c'est le pied.

Je vais y arriver. Je le sais.
La formation coûte cher, mais je trouverai les fonds.
Je vais arriver à me bricoler la vie dont j'ai envie, soigner les animaux d'élevage, profiter de ces occasions pour aider les éleveurs à voir plus loin, avec plus de recul, mettre à profit mes douze ans de salariat agricole sur près d'une centaine de fermes pour les conseiller s'ils en ont besoin.

Redresser les vaches, les chèvres, les chevaux et le reste, côtoyer cet univers qui m'est indispensable, tout en vivant comme je l'entends, si possible dans mon foyer, celui-ci, où je suis.

Je vis la vie dont je rêvais ; je n'ai besoin de rien d'autre que ce que j'ai déjà : mon toit, la nature, mes animaux.
Je n'ai pas beaucoup d'argent, mais j'en ai jamais eu auparavant ; j'ai un corps fonctionnel et efficace, un cerveau qui turbine, et tous les savoirs nécessaires à la vie. Ce que je ne sais pas, je vais l'apprendre ; bientôt on aura des ruches aussi.
Il y a des livres sur tout, l'instinct fera le reste.

Je suis heureuse.