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Hier soir, j’ai reproduit cette action que j’ai tellement souvent réalisée en Haute-Savoie : mon listing, mon téléphone, je numérote, vérifie cinq fois que c’est le bon numéro (j’avais oublié ma dyscalculie, c’est un peu handicapant en fait), et appelle.

"Allô, monsieur J. ? C’est La Vachère, la nouvelle peseuse ! Chef m’a dit que je devais peser le matin chez vous, demain matin, c’est bon ? À quelle heure ? La ferme est où exactement ? D’accord, merci beaucoup, à demain !"

 

Première pesée "en autonomie", normalement je fais avec quelqu’un pendant une semaine, mais là, personne n’est dispo.

 

Ça commence bien, suite à un quiproquo, la liste de pesée n’est pas disponible sur l’application smartphone. 

J’envoie un sms à Chef, qui me rappelle pour préciser deux-trois trucs, convenir du programme de la semaine, et m’envoyer la liste par mail.

 

On n’a plus d’encre, je dois donc recopier la liste à la main. Numéro de flacon, nom, numéro national, numéro de travail, numéro de lactation, numéro de contrôle, lait précédent.

Une vingtaine de vaches, allant de Cajoline (toujours tarie) à Mimosa (pas encore vêlée).

J’aime bien ces listes, ça me permet de faire un peu connaissance avec le troupeau et l’éleveur avant la rencontre : combien de lactations, durée de la lactation, quantité de lait, race... et surtout prénom : par exemple, je peux deviner que cet éleveur est gourmand, qu’il aime ses vaches, et a des soucis de reproduction. C’est pas mal non ?

 

Après une nuit agitée (ces saloperies de dents, pauvre Lutin), rebelote pour mon rituel têtée-habits-café-madeleines.

Je situe à peu près la ferme, les vues aériennes des sites de guidage sont une invention formidable.

Je roule tranquillement, il fait pas trop froid, 0°C environ, mais je me méfie du gel. J’arrive sans encombres, escortée par des chiens.

 

8 vaches à traire, des montbéliardes cornues, au pot (deux pots). Quelques top-models, jolie mamelle, morpho superbe (aaaah... Giroflée, 4e veau, une silhouette de génisse... Frou-Frou, grande, fine, haute, belle tête, et Victoria, nouvelle achetée, malheureusement écornée, mais très grande, baraquée, costaud... superbe !), et surtout douces et câlines...

 

D’ailleurs, vous voyez ? Je les ai vues moins d’une heure ce matin, j’ai déjà retenu des vaches (les noms je les ai tous en tête, mais je ne suis pas allée cajoler chacune d’elles) ! Je suis indécrottable...

 

Et, bonus : j’avais raison sur tous les points pour cet éleveur. Il est gourmand, et le reste aussi ! 

On a discuté un moment, je lui ai suggéré de clôturer un bout plat (s’il a) contre l’étable, pour sortir les vaches un moment chaque jour, histoire de repérer plus facilement les chaleurs, assainir un peu les pieds avec la neige, et les délasser. L’idée lui a plu.

Le mois prochain, il faut que je le note, je lui suggérerai de repérer la "souffleuse" (le terme exact m’échappe pour le moment), la vache qui mène dès qu’une copine est ou va être en chaleurs, et de la lâcher sous surveillance dans l’étable, si besoin...

 

Je suis rentrée, 15-20 minutes de trajet. Mais la journée n’est pas finie.

Café-croissant avec le Viking et le Lutin, ensuite douche intégrale au savon parfumé, et lessive de tous mes vêtements : la prochaine pesée est jeudi matin, et l’homme a une tolérance toute relative à l’odeur de vaches. Les années chaotiques et compliquées au Service ont laissé des traces chez lui aussi...

 

Dans l’après-midi, le Chef vient à la maison faire le point, récupérer le contrat, m’expliquer deux-trois trucs, programmer plus avant le mois, et répondre à mes questions.

Et voilà.

 

C’est officiel, signé... je suis peseur laitier.

 

La vie est étrange, ou alors j’ai beaucoup de chance. À 30 ans, en 14 ans, j’ai déjà signé trois (TROIS !) CDI. 

Chaque fois que j’ai décidé de prendre/reprendre sérieusement une activité professionnelle, j’ai un cdi qui s’est présenté, et un contrat signé dans les jours suivants (trois semaines pour le Service, le temps de trouver un logement).

 

Et, après discussion avec mon Normand, on est tombés d’accord : je me réserve la possibilité de reprendre ma vocation : vachère remplaçante.

 

Les gens du secteur à qui j’ai parlé m’ont regardée comme s’ils voyaient une licorne, après que je me sois présentée : une remplaçante, expérimentée, passionnée, qui maîtrise tous les systèmes, la fabrication, ET LES TRACTEURS !!! Et les pentes ! Miracle ! 

C’est la dèche en remplaçants dans le coin.

J’ai comme l’impression qu’au bout de vingt minutes de discussion les éleveurs seraient capables de sauter dans leur voiture et tout me laisser, pouf, comme ça, si seulement je leur disais "allez... c’est bon va... sauvez-vous, je gère tout".

C’est vertigineux.

 

C’est un peu bizarre aussi. C’est presque les mêmes vaches, les mêmes gens, la même "moi"... mais ici je ne suis encore personne, déjà tellement riche des années passées et des expériences, mais personne ne le sait vraiment.

Je rentre dans les fermes par une autre porte, mais je suis tellement à l’aise et euphorique que ça me semble normal.

En même temps, j’ai déjà tellement fait cette démarche, contacter, rouler, me présenter, observer... que c’est dans la continuité.

 

Et donc, j’envisage de proposer mes services, à l’occasion, et uniquement à mes conditions : à moins de 20 minutes de la maison, avec des horaires de traite arrangeants pour nous (genre tôt le matin et tôt l’après-midi), traite qui ne dure pas deux heures, possibilité, si besoin, d’emmener ma fille...

Dit comme ça, c’est un peu la recherche du loup blanc, mais parti comme c’est parti, ça va bien me trouver quand j’aurais envie de m’occuper d’un troupeau pour de bon !

 

Ca fait un bien fou de retrouver les vaches, les agriculteurs, et la route. J’en profite.