Comme je l’ai déjà évoqué, au contrôle laitier, j’ai deux types d’élevages : les caprins, et les bovins.

Par contre, j’ai plusieurs types d’éleveurs.

Déjà, les éleveurs caprins sont très différents des bovins. Je ne sais pas si c’est parce que je connais mieux les seconds, du fait de mes années en Haute-Savoie, mais je suis plus à l’aise avec eux en général.

Sur mon secteur, le plus gros troupeau, juste à côté de chez moi, est de 60-70 vaches environ ; le plus petit, pas très loin non plus, a 15-16 vaches. Sinon, la moyenne est d’une quarantaine de vaches, Le GAEC d’Andromède, où je suis salariée, a une cinquantaine de vaches et environ 150 chèvres.

Mes plus gros éleveurs sont en passe de devenir des bons potes ; malgré leur importance (deux frères d’une quarantaine d’années associés) ils sont parmi les plus humains de mes adhérents. Hormis leur confiance, (en périodes de gros chantiers comme les ensilages ou les foins ils me confient la traite), ils sont soucieux, prévenants, et attentionnés : à la première pesée de janvier je suis repartie avec un plein sac de cadeaux de Noël pour mon enfant ; pendant la très grosse chute de neige du 3 février, j’ai planté la voiture dans une congère sous leur ferme. Je suis donc redescendue à pied chez moi (3km) dans la burle et la nuit (il était 5h du matin), et suis remontée le lendemain de même (sans la burle et la nuit) récupérer ma voiture. J’ai croisé un des frangins, qui m’a passé un savon, en me disant que j’aurais dû venir prendre un tracteur pour redescendre, que j’aurais dû les appeler ils m’auraient fait taxi, etc… mais qu’en aucun cas je n’aurais dû faire les trajets à pied !

 

J’ai eu un hiver particulièrement dur. Très très très dur, le pire que j’ai connu je crois.

 

Début février j’ai fait un remplacement au pied levé (chez leur plus vieil ami, une 30aine de vaches laitières – il a été hospitalisé, et pour ceux qui le connaissent : IL EST TOUJOURS VIVANT, A BIEN REPRIS DU POIL DE LA BETE, et surtout IL N’ARRETE PAS !!!) de deux semaines. Pendant ce laps de temps, je n’ai négligé aucun de mes deux autres emplois, au contrôle laitier ou sur Andromède. Ce qui fait que je me suis tapé double, voire triple journée parfois…

En allant peser sur une ferme pas loin tôt le matin, traversant la commune pour aller traire et soigner, puis descendre mes échantillons, remonter soigner suivant l’heure, rentrer à la maison, et rebelote le soir.

Ce rythme de fou m’a bien fatiguée, et ce qui devait arriver arriva : je suis tombée malade.

 

J’ai chopé une bronchite, une BONNE bronchite. Me réveillant la nuit à bout de souffle sans arriver à respirer, en sifflant comme une crevarde, et comme c’était pas assez, à me taper des fièvres astronomiques (entre 39 et 41°C, moi qui fais maximum 38.5 en temps « « normal »).

Dans la foulée, une collègue a démissionné en se mettant en arrêt, donc j’ai récupéré une partie de ses pesées. Loin. 45 à 75 minutes de route aller simple…

Et comme je suis une tête de mule (pour ne pas dire pire…) j’ai lutté le plus longtemps possible.

J’ai fini par aller chez le docteur (après une semaine de fièvres très hautes, je prenais un doliprane 1h avant de partir travailler) qui m’a mise sous antibios (qui n’ont pas marché, il a fallu changer), et m’a obligée à m’arrêter une semaine.

Hors, j’avais pour les deux jours suivants des pesées merdiques : deux au bout du monde (45 min de route, et je suis la plus près), une troisième au bout du monde de l’autre côté, près de 400 chèvres, à trois (une peseuse en moins, on a galéré à trouver un remplaçant avec un créneau correspondant ; si je les plantais, on annulait purement et simplement la pesée).

J’ai appelé ma chef, et j’ai demandé à ce qu’on décale les pesées suivantes, j’assurerais ces trois-là.

Paye ton zombie sur mes fermes… je crois que j’ai un peu fait peur à certains éleveurs !

Au final, pendant plus de trois semaines, je n’ai pas dormi ou presque : soit je n’arrivais pas à respirer, soit je faisais de la fièvre, soit les quintes de toux me secouaient trop. Voire les trois à la fois.

Quand ça a commencé à passer, je me suis bloqué le dos. Quelque part vers le bassin, les lombaires, je ne sais pas trop, une douleur aigue m’empêchait de respirer à fond, de bouger correctement, de me coucher, retourner, assoir, baisser, porter… L’impression que ma jument de 2010 m’avait à nouveau piétiné au milieu d’une nuit.

Dix jours de plus à ne pas dormir. Et à assurer mes boulots.

Et tout au long de ces périodes, mon enfant, en souci, qui dormait mal, peu, voire agrippé à mon cou toute la nuit. Ventousé comme un bébé paresseux à sa maman, sauf que nous on était dans notre lit, à se réveiller toutes les 30 minutes pour vérifier que j’étais toujours là, me faire quelques caresses, bisous, deux ou trois « je t’aime maman », et se rendormir sur ma poitrine (qui sifflait, vous suivez ?)

 

Bref, j’ai souffert. Je n’ai d’ailleurs toujours pas récupéré. Mon mal de dos s’est estompé autour du 15 avril (date à laquelle ce gros malin de MonsieurPicass a cru bon d’essayer de se tuer ou estropier en débourrant un poulain, ce qui m’a encore valu quelques nuits difficiles).

 

Mes éleveurs bovins ont été compréhensifs, mes employeurs aussi. La plupart des caprins également.

Mais comme je l’ai dit, la mentalité entre les deux types d’élevage est très différente.

 

Contrairement à ce qu’on pourrait penser (à cause de l’imagerie populaire du chevrier post-soixante-huitard), je trouve les éleveurs de chèvres plus « durs ».

A part quelques exceptions (qui ont généralement moins de 100 chèvres - Par ici, le troupeau moyen est d’environ 130 chèvres/personne, mon plus petit troupeau a 40 chèvres (si tu me lis… sache que tu es un de mes éleveurs préférés, même si j’ai simplement remplacé chez toi ;) encore merci pour ton accueil et ton humanité), j’ai deux troupeaux de 50 têtes, un de 90 environ, et le reste est de 120, 150, 160, 200… chèvres. On est en binôme pour peser à partir de 200 chèvres environ (c’est aussi dû à la configuration de la ferme), et ensuite ça va jusqu’à 240, plus de 300, 400 et 500 chèvres (où là on est trois ou quatre – déjà évoqué dans un précédent article qui est actuellement hors-ligne)), ils sont plus nerveux, speeds, maniaques.

Avec eux, il faut que ça tourne, et on n’a pas le droit à l’erreur.

Plus ils ont de bêtes, plus ils sont désagréables, souvent. D’ailleurs, les deux fermes avec lesquelles ça a clashé pour moi, ce sont deux énormes élevages caprins. Jamais en bovins.

 

C’est une attitude que j’ai parfois croisée en Haute-Savoie (chez Monsieur Garou notamment) : ils payent (cher, certes), pour un service, donc on n’a pas le droit d’avoir une vie, des aléas, une santé… en dehors. On doit être en pleine forme, irréprochables, robotisés, quand on va chez eux.

On peut être malade comme un chien, ne pas avoir la possibilité de dormir depuis des semaines, avoir mal au dos… Ranafout’ ! on doit assurer !

 

Je crois que j’ai déjà parlé des pesées caprines et du logiciel merdique qu’on utilise (et là je cite mon formidable collègue qui s’occupe du paramétrage des smartphones etc…) : « c’est de la merdasse ».

Cette saloperie nous marque des erreurs pour rien du tout, affiche des messages d’erreurs inutiles (« quantité de lait incorrecte » quand on fait une faute de frappe, en supprimant la valeur entrée à l’origine et mettant « 70 » par défaut par exemple…), et est d’une lenteur incroyable.

Or, sauf cas pas trop courant, il faut que ça avance quand même : quand en vaches on a le temps de discuter, en chèvres ça va très vite : j’ai atteint un rythme de 220 chèvres/heure à peser : mesurer le poids de lait, le rentrer dans l’ordinateur, vider le tube, remplir l’échantillon, etc.

Chaque crasse que nous fait ce logiciel déjà lent à la base nous ralentit un peu plus.

 

Quand ça va vite, on n’a pas le temps de tout vérifier, le poids de lait de la pesée précédente, celui du jour… pour relever les incohérences.

En bovin, quand les poids sont trop différents (par exemple, le mois dernier Phébé a fait 186, aujourd’hui elle a fait 42, ou inversement), on a un message d’erreur : « il y a une forte différence de quantité, voulez-vous quand même valider ? », en caprin, que dalle !

Donc quand ça va vite, on n’a pas le temps de vérifier que la chèvre 13548 a fait ce soir 32, alors que le mois dernier elle avait fait 32 (c’est le lait total qui est mentionné : donc le double de la traite, lait total sur la journée), soit 16/traite, donc qu’il y a un souci.

Le souci dans ces cas-là, en général, c’est que le tube de la chèvre précédente n’a pas été retiré et une deuxième chèvre a été traite par-dessus.

Normalement, la « zapette », l’encodeur, nous dit « tube déjà attribué » quand on veut mettre une autre chèvre dessus. Mais c’est souvent que les chèvres font plusieurs passages parce qu’elles n’ont pas été traites du premier coup, donc… des choses nous échappent parfois.

Je le rappelle, ça va vite. Et quand on encode (qu’on associe une chèvre et un tube), c’est généralement déjà trop tard pour réparer, la chèvre est déjà en train de traire par-dessus. Il faudrait noter le numéro de la chèvre d’avant sur le tube, ou bidouiller, mais ça prend du temps, et il faut aller vite.

Alors on avance et c’est tout. En théorie quand ça va trop vite ou qu’on galère, on peut demander à ralentir ou faire une pause ; on DOIT demander, d’ailleurs. Mais en pratique c’est plus compliqué : les éleveurs caprins en général n’aiment pas quand ça traine, et plus les troupeaux sont gros, moins ils aiment ça.

L’ambiance se dégrade assez rapidement quand on interrompt trop souvent.

A la fin, suite à ces erreurs, on « perd » des chèvres : certaines n’ont pas de poids de lait ni d’échantillons, etc.

Ca arrive aussi en plus petits troupeaux, il suffit que l’éleveur et/ou le peseur ait la tête ailleurs pour qu’un tube soit oublié entre deux chèvres. Mais chaque fois que j’y ai été confrontée, ils sont beaucoup plus philosophes : soit on met « non contrôlée » sur la ou les chèvres et elle sera contrôlée la prochaine fois, soit on divise par deux au doigt mouillé le poids de lait en se basant sur le poids précédent, on fait deux échantillons avec un seul lait, et l’éleveur note quelque part que ces deux chèvres sont mélangées : les taux ne seront pas « justes », mais en cas de cellules, déséquilibre, etc., il saura quelles chèvres sont concernées et affinera lui-même avec une analyse à part, ou à la prochaine pesée.

 

C’est assez paradoxal, ce comportement du « je paye, tu me dois » : le service est cher, c’est vrai, mais un éleveur de plusieurs centaines de chèvres perd moins si on perd 10 chèvres, qu’un éleveur de 50 chèvres si on en perd 2.

L’adhésion est calculée au prorata du nombre de bêtes sur la liste, et des services souscrits (conseil, pesée des chevrettes, suivi de l’état corporel, rations, etc…) ; mais le prix de base reste le même, et donc plus important dans le budget d’un petit éleveur que d’un gros.

 

Or, pour la plupart des « gros », ils sont les seuls à travailler manifestement. Pour eux, nous on se balade en voiture, on attend que la traite se passe, et ensuite on fait du canapé.

Alors que rien que le peseur lambda de base qui a un minimum d’heures en fait bien plus que ça : il prépare la pesée en amont, prépare ses appareils, son matériel, les vérifie, télécharge l’élevage et vérifie que tout est complet, pense à 1000 petits trucs pour tout mettre en place, se lève bien plus tôt que l’éleveur, parce qu’il fait la route (ma collègue du Sud-Ardèche a une pesée à 1h40 de route ! – moi j’ai plusieurs pesées à 45 minutes, voire 1h de route de chez moi), arrive suffisamment tôt pour installer son matériel (en moyenne, pour moi, 15 minutes avant l'heure de début de la traite, mais c’est parfois 30 ou 45 minutes de mise en place)… rien que ça, pour une ferme à la con un peu loin par exemple, si la traite commence à 6h, il faut que je sois à 5h30 sur place, donc que je parte à 4h45 de chez moi, donc que je me lève autour de 4h… Si mon planning est mal foutu, la veille je suis rentrée de pesée à 22h ou minuit, le  temps de manger me laver et me coucher, bah… je suis moyennement fraîche le lendemain matin.

 

Il se tape la traite en étant en tension, devant faire attention à tout, aux conneries éventuelles de l’éleveur comme aux siennes, tout en faisant son boulot de pesée… et en gardant éventuellement un œil sur les bêtes, pour signaler les anomalies, un abcès percé, un œil gonflé, une boucle manquante…

 

Ensuite, à la fin de la traite, il faut finaliser la pesée, finir de peser et échantillonner les dernières chèvres, tout en vérifiant que tout est en place pour le lavage, faire un peu un compte rendu à l’éleveur et corriger les erreurs (une date de mise bas que le logiciel a décidé de supprimer, les chèvres mortes ou vendues, les mises-bas qui ont eu lieu depuis la dernière fois, la création des dossiers complets des chèvres ou chevrettes non enregistrées… ça peut être trèèèèèèès long… N’est-ce pas Victoria ?) tout en surveillant le lavage et vidant les tubes entre chaque cycle.

 

Ensuite, tout démonter, remettre dans les caisses et les sacs, charger dans la voiture, et reprendre la route. Si on a du bol, on rentre directement à la maison. Si on en a moins, il faut faire un détour ou carrément un trajet en plus pour aller poser les échantillons au point de collecte.

La joie.

Et on recommence le soir !

 

Je le répète, la plupart des éleveurs sont humains, et généreux.

Mais malheureusement, beaucoup des « gros » sont des vraies « pinces ». Quand un petit, tout petit éleveur me charge la voiture de fromages, œufs, et puis tiens, une salade par-dessus, quand je repars, certains gros ne payent même pas le café ou un coup à boire à la fin de la pesée.

Au final je m’en fous : quand l’ambiance est mauvaise, je n’ai pas envie de m’attarder. Mais c’est dommage, et un cercle vicieux (ou vertueux) : un éleveur compréhensif et humain donne plus envie de se plier en quatre pour lui qu’un qui râle systématiquement.

D’ailleurs, ceux avec qui ça se passe bien, voire très bien, je n’hésite pas à leur filer un coup de main pendant la traite, en vaches ou en chèvres ; pendant le lavage, je donne le foin, nettoie ou balaie la salle de traite, reboucle une bête… pour avancer un peu l’éleveur que j’ai toujours un peu mis en retard avec ma présence (surtout en caprins).

 

Au final, les uns comme les autres, sauf exception, on les voit une fois tous les 30/40/60 jours ; mais une pesée plombante met tout le monde mal à l’aise, que l’éleveur paye plus que son voisin ou pas…