Comme je l'ai déjà évoqué plusieurs fois, je n'aime pas les taureaux. J'en ai une trouille bleue, je ne sais pas travailler "professionnellement" avec ; je n'en connais que les "on-dit", mon expérience passée, et ce que j'ai appris sur le tas.

 

On m'a appris tout récemment que l'anneau qu'on leur place dans le nez après l'avoir percé joue sur une glande "d'endorphines" (je ne sais pas si c'est ça, je sais juste que c'est une glande qui apaise) et que du coup, quand on tire sur l'anneau, ça actionne le bazar.

 

Je sais aussi qu'il ne faut jamais approcher d'un taureau non entravé sans un solide bâton ; ne jamais leur tourner le dos ; toujours, toujours, TOUJOURS s'en méfier.

 

Que les taureaux laitiers (de race laitière) sont bien plus vifs, sournois, fourbes et dangereux que les allaitants.

 

Qu'un taureau peut "virer" d'une heure à l'autre, le matin être tranquille, habituel, et l'après midi être définitivement fou furieux, à ne rien reconnaître ni personne.

 

Qu'ils deviennent fous assez jeunes en général, et chez les laitiers c'est encore plus jeune.

 

Qu'en cas "d'attaque", il faut taper très fort sur les cornes pour les sonner, ou sur le mufle ; s'il y a un anneau, sur l'anneau.

 

Que s'il nous coince dans un arbre, il faut lui jeter un vêtement, pull, t-shirt, chemise.... sur la tête, pour l'aveugler, et courir très très vite pour lui échapper.

 

 

On m'a raconté bien des histoires de taureaux, celle de Charlot, tellement gentil, facile à vivre, qui amontagnait avec les vaches, qui vivait dans le troupeau, répondait à son nom... Un matin, l'éleveur a dû le tirer au fusil par un carreau de l'écurie, il était devenu fou, avait brisé son "lein" (son attache) et ne laissait entrer personne ; celui de ce charolais dont j'ai oublié le nom, l'agriculteur et son fils d'une dizaine d'années faisaient le tour des prés, le taureau était dans un lot, tranquille... D'un coup il les a chargés, ils n'ont eu que le temps de grimper dans un arbre, où ils sont restés coincés tout l'après midi ! Le temps que le frère de l'éleveur vienne les délivrer en tracteur.

 

Et il y a les taureaux que j'ai rencontrés, avec qui j'ai eu à travailler.

 

 

Le charolais, New Prince, très gros, culard.

Le patron, qui n'était pas l'incarnation de l'intelligence, en était fier comme si c'était son petit, le vantait, le papouillait, bêtifiait dessus. 

Il ne me plaisait pas ce taureau, sûrement à cause du patron, mais il me semblait vraiment fourbe.

Des fois il avait des petits coups de folie quand je paillais, plusieurs fois je l'ai surpris à deux doigts de m'encorner.

 

A part ça, dans l'ensemble, on était distants, assez indifférents l'un et l'autre.

 

 

Après lui, il y a eu un autre charolais, que j'appelais "Toto", pour "Toto le taureau".

Un bel animal, "sociabilisé" ; le taureau du fils des patrons, dans une ferme des Dombes. Il était au pré tout le temps, attendait devant l'écurie que la traite soit terminée pour récupérer ses vaches.

Quand on rentrait dans le pré (une pâture immense, en "gazon court"), il venait, tête haute, au pas, poliment, pour saluer, et demander qu'on lui gratte le dos et le garrot.

C'était "le taureau du gamin" (deux ans de moins que moi le minot), mais j'avais une relation cordiale avec lui. Il m'a valu ma plus belle photo, un matin d'août à 5h...

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Sur cette même ferme, il y avait je ne sais plus combien de taurillons ; dont un, né l'année des "A" (on était l'année de mes 20 ans, celle des "C", donc il avait trois ans). 

Cet animal, que j'avais baptisé Asmodée (le bien nommé) avait fait un abcès à un antérieur. Je lui avais soigné avec le patron, et on l'avait mis dans le petit pré derrière la maison de la mémé, tous les jours je lui apportais une ration de grain, et plusieurs fois dans la journée je lui renouvelais son eau.

Mais très vite, même sur trois pattes, il s'est mis à me charger dès qu'il me voyait. 

L'hiver, quand il a été attaché avec les autres, il commençait à s'agiter dès que je rentrais dans l'écurie pour soigner. Quand je râclais derrière, il balançait des coups de pied, voire ruait. Un coup, je me suis pris les deux postérieurs en pleine poitrine (en bout de course heureusement), ; un autre, il a tapé dans le manche du racle qui m'a cassé le nez (pour la première ou vingtième fois, je sais pas).

 

 

Puis, pendant le creux sans bêtes d'un an et demi, je me suis très éloignée du milieu. J'ai repris contact chez le Big Boss en commençant le Service.

 

Il avait à l'époque (comme actuellement) deux taureaux, en alpage : un gros de trois ans, et un d'un an et demi. Le jeune s'appelait Domino.

J'ai "travaillé" avec lui à l'occasion, l'hiver. Il était attaché au fond de l'étable avec les vaches, je lui donnais du foin, des croquettes, et raclais et balayais sous ses pieds.

 

Toutes les bêtes du Big Boss sont super bien éduquées pour ça : quand on balaye les tapis (elles sont sur tapis sur lisier, donc il ne faut pas qu'il y aie de foin qui tombe dans la fosse au risque de boucher la pompe), elles lèvent les pieds, avancent, reculent et pivotent à la demande sans renâcler.

 

Domino, donc, était très facile à vivre, il m'impressionnait beaucoup, c'était un animal énorme. Mais on avait de bons rapports, respectueux.

Le jeune suivant, qui était là en décembre 2010, s'appelait Eglantier, un joli abondancier très familier, doux, et respectueux. Curieux, pas pénible... J'ai commencé à voir ces animaux autrement.

 

 

J'ai ensuite connu un autre charolais, attaché dans l'allée d'une vieille écurie. On avait pas beaucoup de place pour circuler, mais ce taureau (assez massif quand même) était très bien éduqué et respectueux. Il tournait sur demande, détournait la tête quand on l'attachait ou lui donnait à manger, pour ne pas nous toucher avec ses cornes ; entrait en premier dans l'étable et allait se poser à sa place au fond du couloir, attendant sagement qu'on l'attache. Je ne l'ai "eu" qu'une semaine, et je bossais avec le fils du patron. J'en garde également un bon souvenir.

 

 

Plus tard, j'ai fait la connaissance du plus vieux et plus impressionnant des taureaux que j'ai croisé : Ultrason. Un énorme limousin de 7,8,9 ans, placide, qui était en stab avec les vaches pour les retours de chaleurs, et qui passait en salle de traite. 

Même si je ne lui tournais jamais le dos, restais méfiante et l'évitais (surtout quand il y en avait une en chaleurs), je ne le craignais pas et pouvais sans problèmes ni angoisses l'approcher et le faire déplacer.

C'était un monstre impressionnant, surtout en salle de traite !!!

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Le suivant, sur la liste : Baratin, un monstre montbéliard. Très con, absolument pas éduqué, et, comble, son propriétaire est amusé par le fait que cette saloperie me charge dès qu'elle me voit... Il dit qu'il m'aime bien, qu'il joue avec moi... 

Sauf que je déteste qu'on joue avec moi comme ça, et que ce taureau me fout les jetons.

 

Un jour où il était particulièrement excité, à gratter et mugir face à moi, m'empêchant de retourner à l'écurie, j'ai fini par arriver à coller un bon coup de bâton sur la gueule. 

Il a fait demi tour en sautant partout, failli passer sur le vieux à l'entrée de l'étable, et a "sauté" la barrière à côté. Il s'est coincé les postérieurs dans les tubes, les couilles entre les cuisses et le tube du haut, et est resté bloqué. Il a fallu démonter les poteaux...

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Ensuite, en mai dernier, je débarque chez madame Chéchette.

Y'a un taureau dans le troupeau, un charolais un peu chaud mais ça va. Seulement, manifestement, il "tire à blanc", aucune vache ne retient. 

Son mari prend donc la décision de prendre un autre reproducteur : arrivera un montbéliard pas particulièrement gros, mais chanteur : il passe son temps à mugir, très aigu, tête basse. 

Il me fait peur, essaye de forcer les portes de l'écurie quand je trais... Ne respecte absolument pas. 

Quand j'amène l'eau avec le tracteur, le taureau sent si c'est moi qui conduis : il se met à chanter, gratter la terre, du plus loin qu'il me repère. 

Je m'en méfie comme de la peste. Au bout d'une ou deux semaines, on se rend compte qu'il ne saillit pas : il passe plus de temps le nez au sol à chanter que sur les vaches.

Il est donc rencardé avec le premier blanc, et trois taries, dans un parc pas trop loin.

Le nouveau est un autre charolais, très jeune, pas chiant, qui saillit : mais il est trop petit et n'atteint pas les vaches !

 

Finalement, les trois taureaux sont collés dans le même parc, une des taries rentrée... 

Un jour, le patron me donne l'ordre d'aller changer la tonne à eau, il m'indique le pré... sans me dire que le taureau y est !

Quand j'arrive en vue du parc et reconnais le monstre, il est déja en train de tourner devant la porte, en chantant, je l'entends depuis le tracteur (le fendt 311) !

 

Je mets un moment avant d'arriver à rentrer dans le parc, il y a deux portes (dont une avec une "attrape", un piège pour attraper les bêtes), le patron ne m'a, une fois de plus, rien dit.

Pendant ce temps, le taureau rule et gratte...

 

Finalement, j'arrive à rentrer. Je pose ma tonne, attelle celle qui est vide. Au moment où je vais pour replier la béquille, tendue, à surveiller le taureau qui tourne autour des tonneaux et du tracteur... j'ai juste le temps de sauter de l'autre côté du timon. Il m'a chargée. 

Je suis terrifiée, je tremble comme une feuille. Il a déjà fait le tour de la tonne (qui est toute petite), et retente son coup.

Je grimpe en vitesse dans le tracteur, où je trouve un morceau d'étai.

 

Je saute en bas de mon engin, cours en hurlant tout droit sur le monstre, poutre levée. Je lui abats sur le chignon, de toutes mes forces. Le choc me provoque des vibrations dans tout le corps, me fait claquer les dents, et ouvrir les mains. Le morceau de bois carré de 15cm de côté est pété en deux, le taureau tête basse qui se balance, un peu shooté.

 

A toute vitesse je remonte la béquille, récupère les cales, grimpe dans mon tracteur, démarre comme une cinglée. Je file aussi vite que possible dans le piège, pour fermer la barrière derrière moi et être tranquille pour sortir.

Le taureau rouge est déjà là, pas content DU TOUT. Les deux taureaux blancs sont excités aussi...

 

J'arrive finalement à sortir, tremblante, démarre mon tracteur, et me gare une centaine de mètres plus loin, au bord de la route, tremblante. Je pleure un bon coup, j'ai eu la trouille de ma vie, j'ai failli être aplatie sur le tonneau.

De retour à la ferme, je fais savoir au patron et à sa femme que je refuse catégoriquement d'être à nouveau en présence de cette saloperie.


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Puis, une loooongue période sans trop toucher aux vaches, et donc sans voir de taureaux.

 

Jusqu'à début avril, où je retourne chez le Big Boss, qui s'est cassé une jambe au bois.

Il y a toujours deux taureaux, un jeune, Fonceur, un peu crétin mais pas méchant, et... Eglantier.

Mon petit taurillon mignon est devenu un espèce de monstre énorme, imposant, avec un anneau dans le nez et une chaine autour des cornes. Il occupe la première place dans l'allée des laitières, on doit passer à côté pour aller nourrir, etc...

Je tente une approche timide, lui gratouille le dos, la queue, la nuque... il réagit plutôt bien... Je lui parle, lui demande s'il me reconnait, m'en fais connaître. 

Pour, finalement, lui proposer une gratouille sur le front, sous les yeux, sur les joues...

Je finirai par passer de longs moments à le câliner, son menton sur mon épaule, ses yeux fermés, à baver de plaisir pendant que je le caresse. 

Quand il en a marre, il bouge doucement, lentement la tête ; quand je dois balayer sous ses pieds, il les lève, un par un, les garde en l'air, se tourne avant que je lui demande... Un vrai bonheur.

C'est, je crois, le seul taureau que je connaîtrai qui soit aussi doux et familier.

Je m'en méfie toujours, çareste un taureau. Mais il est tellement doux...

On dirait un bouc, par le comportement. 

 

Il est parti à l'abattoir il y a deux ou trois semaines, je ne sais plus. Peut-être un mois. 

Il n'est pas passé à l'abattoir de ma ville, où je connais du monde : je leur avais demandé de me récupérer l'anneau, les cornes, les oreilles et les testicules. 

J'ai été déçue, mon pauvre Eglantier...

 

Ca m'a foutu les boules de le savoir partir. Le patron a eu la gentillesse de me dire, le matin, qu'il partait dans la journée. J'ai pu faire des vidéos, des photos. 

Je savais que c'était un animal qu'on ne peut pas garder vieux, et vu les circonstances (j'y reviendrai), c'est évident qu'il partirait. Mais j'étais attachée à mon taureau si gentil.

 

Comme quoi...

 

Après une quantité non négligeable de mésaventures avec ces animaux, j'en avais trouvé un avec qui je m'entendais.

Et malgré cet expérience, je refuse toujours catégoriquement de posséder un taureau, où que ce soit. c'est trop dangereux. Pour un taureau sympa, combien de saloperies ?

Et je me méfie dix fois plus des autres, que je peux croiser. 

Je crois que mon pépère était unique....

 

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Vidéo sur Dailymotion, mais "de côté"... :)