Fragments de vie, saturation
J'en discutais encore ce soir avec ma mère, au téléphone.
Toujours ces histoires de mémoire.
Cette semaine, je suis en vacances. j'en ai profité pour ranger l'appart, faire du vide, du ménage (pas trop d'un coup non plus, j'ai aucune motivation), m'occuper un peu des papiers.
Et j'ai eu les plus gros coups d'angoisse et malaise de l'année, sinon plus.
Je perds la tête, y'a du trop-plein, je sature.
Penser à tout, tout retenir, faire des efforts considérables, tous les jours, toute l'année, pour retenir tout et n'importe quoi, de la localisation des fermes au sens de fauche des parcelles, les noms, les prénoms, faire des efforts incroyables pour retenir les visages...
Et par-dessus tout ça, viennent se greffer les morceaux de vie de chacun.
Telle mémé qui a perdu son mari récemment, tel vieux dont la femme est morte il y a plus longtemps ; telle famille qui a perdu un enfant il y a quelques années, telle femme d'agriculteur qui s'est fait opérer de ça.
Chaque ferme sur laquelle je passe laisse un bout, en moi, des souvenirs, des bouts de vie, de quotidien, de routine.
Pour eux, je passe, leur routine ne change pas ; certains sont étonnés quand, toute perdue, je fais un truc "à l'envers", oublie de venir casser la croûte, redemande dans quel sens et comment ils préparent les vaches.
Pour moi, je vis ma vie de folie, je suis là un jour, ici le lendemain, les seuls points fixes sont notre appartement, mon chien, ma voiture, mon Viking. Je pars le matin de chez moi pour y revenir le soir, je suis en pilote automatique, certains soirs j'en oublie de m'arrêter au pain ou autre.
Parfois, si j'ai vraiment la tête dans le pâté, le matin, je m'arrête au milieu de la rue, perdue. Je vais où déjà ? c'est de quel côté ? Ma rue est la branche verticale d'un T ; au feu, des fois je bloque, en essayant de me remémorer. Ca revient en général assez vite, et une fois la direction prise, ça va tout seul, je ne réfléchis plus.
Je partage des bouts de vie, je fais une intrusion dans leur quotidien, leur maison plus ou moins rangée, plus ou moins propre, avec mes habits qui sentent la vache, mes grandes pattes et mon air emprunté.
Certains soir, tout s'accumule, les prénoms, les voix, les lieux, certains visages, qui reviennent tous d'un coup, dans un brouhaha étourdissant, juste avant de m'endormir. Un défilé tellement rapide que tout se mélange, les souvenirs, les caractéristiques, les bruits, les odeurs, les lumières.
Cette semaine, ma voiture était en rade, je l'ai récupérée cet après midi. Entre temps, j'ai bougé à vélo. Il a pas mal plu, combien, je sais pas, mais en tout cas ça tombait toute la journée.
Je me suis rendue compte que j'avançais, toujours plus vite, pour ne pas être happée par le brouillard de souvenirs ; quand je me suis arrêtée, lundi matin, ça m'a rattrapé, et j'ai bu la tasse.
Plus besoin d'appuyer sur le contenu de ma tête pour gagner un peu plus de place, comme on peut bourrer un placard avec les pieds pour y entasser encore du merdier. Du coup, ça a débordé.
J'ai tourné, tourné, tourné, à chercher tout et n'importe quoi, de mes lunettes que j'avais sur le nez à mon épingle à cheveux grande comme la main ; passé vingt minutes à chercher à retrouver le nom d'une dame de la commune à côté, que je vois tous les mois.
Eplucher d'un air ahuri mon répertoire de portable, ne reconnaissant aucun des noms inscrits, même pas ceux de mes sœurs...
Quand je me suis mise au règlement de factures et réponse de courriers, me mettre à pleurer : mes mains savent faire beaucoup de choses, que ce soit taper à l'ordinateur, traire, conduire, bricoler, faire de la mécanique, caresser, aimer, soigner, tenir...
Ca m'arrive moins souvent, mais j'ai écrit beaucoup, ado.
Et là. Tout juste capable de reconnaître un stylo, à peine savoir le tenir, et devoir faire des lignes pour réapprendre à écrire.
Une nouvelle apprise au cours de la semaine, un garçon, de mon âge à un mois près, que je connais depuis la maternelle, on avait fait le collège ensemble... marié fraichement à l'automne, on s'était cotoyés, dans un respect et une estime mutuels.
Mort.
Assommée la Vachère.
Déjà qu'elle est paumée, mais une des "bases" de son existence bugiste, une chose "immuable", l'existence d'un garçon de 24 ans, on ne la remet pas en cause.
J'y pensais jamais à lui, je l'avoue. Je connais sa tête, il était par là bas, dans cette vallée de misère, je pouvais le recroiser quand j'y retournais.
Et plus maintenant. Même pas un accident. Une saloperie de crabe.
Ca arrive à n'importe qui, n'importe quand, je sais.
Mais pas à un de mon âge, que je connais.
C'est trop proche. Trop moche.
Ca aurait été un sale con, ça aurait rien changé, ça fait un petit bout d'enfance, de passé, qui disparait alors qu'il aurait pas dû.
Ca fait bizarre. Ca fait vide.
Saturation.
Depuis dimanche soir, je m'abrutis, devant mon écran à rejouer à Neverwinter Nights et ses extensions, ma barbare berserk naine et son compagnon kobold, je poutre du monstre à tour de hache, je résous des énigmes pas compliquées, je change de monde. Le tout en buvant des litres de thé, et mangeant des madeleines et du nutella à la cuillère.
Quand je joue pas, je rangeotte, nettoie un peu. Je mets le minuteur, quinze minutes, histoire de me donner simplement une obligation, et puis entrainée je continue pendant une demie heure.
Je retourne sur mon PC, téléphone à mon Normand, me noie dans mes romans, fantasy sur le Disque-Monde, policier sanglant... J'en sors même pas quand je dois aller à la poste, sortir le chien, ou me rendre quelque part. Je marche le nez dans mon bouquin.
Quand j'en sors, j'ai un écho qui revient, une mémé qui me raconte, un agriculteur qui me parle, une vache qui me regarde...
Pendant la semaine, j'ai passé du temps à ranger, mais j'en passe autant à chercher où j'ai pu mettre ce que je viens de ranger.
Tel papier, rangé où ? Dans la pochette de boulot ? dans la pile de papiers urgents ? au milieu de la table, comme ça je sais que je vais le trouver ?
Je laisse les choses "importantes" ou urgentes en vue, sachant que si je les range je les retrouverai pas, et passe un temps pas croyable à essayer de me souvenir où j'ai pu les ranger.
Des fois, je fais le tour de l'appartement, parle aux trois rates, à La Chat, au Monstre.
Grignotte un truc, retourne me rouler en boule dans mon crapaud, me taper le cul devant mon ordi.
Je vais dans la cuisine, regarde ma vaisselle accumulée d'un œil morne, reste songeuse devant les moutons qui sont sous le lit dans la chambre, dépitée devant la pile de linge dans la salle de bains.... Et retourne me poser comme une loque.
Trop de choses à faire : vaisselle, salle de bains, chambre, aspirer, serpiller, et basta ! 50m², c'est pas la mort, surtout que le salon, qui en fait la moitié, est déjà fait !
Mais j'arrive pas à m'organiser, me donner un ordre de travail, commencer par telle chose.
Quand je bosse, j'arrive à torcher parfois en une heure des tâches qui en prennent deux aux agriculteurs, tout simplement parce que j'arrive à m'organiser et tout faire au mieux.
Alors que là...
Finalement, c'est pas si mal un peu de vacances.
Mais la reprise va être dure....
Et au fait : j'ai retrouvé mon épingle à cheveux !


