Suite à l'article de Philomenne, sur le meurtre de la contrôleuse laitière en Aveyron, une prise de conscience s'est faite doucement... Un souvenir, pas enfoui puisqu'il est bien présent, mais très atténué, estompé.

Un véritable traumatisme vécu pendant mes derniers mois de remplacement.
Une ferme très sympa, dont j'avais déjà parlé ; le jeune Troriche je crois que je l'avais baptisé.
Ce jeune homme donc, associé a un célibataire de 50 ans, très gentil, très doux, qui a un chalet à côté de la ferme, mais qui vit encore aux trois-quarts avec sa mère.
Un monsieur discret, timide, super généreux.
Mais fragile.
Un lourd passé de dépressions nerveuses, avec des crises parfois grave.
Il vient de faire un séjour en maison de repos, l'associé fatigue, il part en vacances dix ou quinze jours, tranquille : je suis là.
J'ai à charge de faire tourner le troupeau, en cas de questions ou autres, je m'adresse à l'associé restant qui doit se reposer un peu.
Dès le début, ça commence bizarrement. Pour "simplifier les choses" dans le bâtiment pourtant fonctionnel, il a empilé deux balles rondes de paille au milieu de la case des génisses. Sauf que les génisses mangent le filet, se grattent dessus, et au final gaspillent beaucoup plus de paille que si on avait fait comme d'habitude, en paillant par la porte du couloir...
Ensuite, il décide de percer une porte dans le fond de la case des veaux. L'écurie est un couloir, les trente vaches sont attachées côte à côte, l'aliment est distribué au DAC et on trait avec des griffes à décro montées sur rail. Juste à côté de la porte (coulissante) de la laiterie, un renfoncement abrite quatre places attachées pour les veaux, avec porte-seaux et rateliers, veaux cul à cul, quatre (ou six ? ) places attachées côte à côte pour les génisses, et enfin un box de deux ou trois mètres sur quatre (à vue de pif et de mémoire) pour les veaux, avec râtelier, abreuvoir, porte-seaux... On vide le fumier très simplement, toutes les semaines, à la fourche en le déposant ou jetant dans l'évacuateur qui passe dans le couloir. Les vaches sont à cul côté veaux, avec donc l'évacuateur et le couloir (et le rail des griffes).
Tout le long du couloir il y a des fenêtres, orientées à l'est, qui éclairent le bâtiment.
C'est le fond de ce dernier box qu'il veut percer. Pour mettre une porte coulissante pleine.
J'ai beau lui dire que quand même, les veaux ont besoin de lumière et d'étanchéité, pas de courant d'air, il tient à son idée. Soit disant ça sera mieux pour le fumier, pour sortir les veaux, et je ne sais quoi.
Je ne veux pas y participer, j'ai déjà bien assez de boulot avec les vaches et les pâtures, le tonneau d'eau, les génisses à surveiller pour les chaleurs...
Il perce le mur avec le stagiaire.
Le parc des génisses commence à être râpé, je vais installer le prochain et mettre le couloir de fils entre les deux. Rien de plus simple, en théorie, tout est sur place, je n'ai qu'à remettre les piquets et le fil.
Sauf que A., l'associé fragile, a tout démonté, tout entassé en vrac en tas. Sans retirer le fil des piquets. C'est un tas de noeuds monstrueux. Je mettrai plus d'1h30 pour faire mes 200m de couloir...
Le parc, au bout, est dans le même état, et pire ! Il en a fauché la moitié. On ne sait pas pourquoi. Juste fauché et laissé sur place, alors que c'était déjà pas très haut. Je ne sais pas combien de temps elles vont tenir là-dedans...
Deux heures de mieux pour arriver à tout faire...
Pour emmener le jus jusque là, normalement c'est hyper simple : on raccorde à deux endroits et c'est réglé !
Mais là, pas possible. De toutes façons A. démonte mes raccords...
Parfois, quand j'arrive le matin, je trouve l'écurie allumée... Alors que le laitier n'y entre pas, et que je sais que j'ai tout éteint la veille.
Puis, je change les vaches de parc, les emmène un peu plus loin. Je dois faire des voyages avec les tonneaux d'eau.
Ca se corse, je ne trouve pas les clés des tracteurs... A. les a gardées et cachées, il a peur de malveillances.
Un jour, je vais chercher le tonneau (avant d'emmener les vaches en champ) et le mets à remplir pendant la traite, dans le but de l'emmener quand je sortirai les bêtes.
Quand je sors de l'écurie après avoir soigné, il y a toujours mon tonneau, plein, mais plus le tracteur. Plus AUCUN tracteur. A. est injoignable...
Les vaches n'auront pas d'eau ce jour là, puisqu'il a oublié les tracteurs dans des prés éloignés...
Une autre fois, il me demande de lui expliquer le fonctionnement de Bovitel, le logiciel de gestion de troupeau du GDS ; celui avec lequel on fait les déclarations diverses : naissances, sorties, etc.
Je passe deux heures à tout lui expliquer, point par point, il prend des notes à la main. Notes un peu aléatoires, mais il ne comprend pas la moitié de ce que je lui explique...
Tous les jours il coupe des quantités de bois astronomiques, qu'il stocke dans des grands casiers, qu'il empile un peu partout dans la cour et autour de la ferme.
Il se met en tête de construire une douche dans un coin de la cour, pour que je puisse me laver après le boulot - bien que j'habite à dix minutes en voiture...
Un jour, il débarque comme un furieux dans le bureau attenant à la laiterie, débranche le téléphone et l'emmène, en me sortant des explications totalement embrouillées et incompréhensibles.
Ça devient de plus en plus difficile de lui parler. Il court, littéralement ; il tourne en boucle, répète quinze fois les mêmes choses, quand je lui parle de quelque chose ou lui pose une question, il dit un truc totalement sans rapport.
Le matin, alors que je bois du café depuis le début, il me sert d'office un nesquik à l'eau chaude, comme lui. 
C'est franchement inquiétant, et usant. Si encore il me laissait bosser, mais il interfère  dans tout !
Sa mère tourne comme une toupie, inquiète et démunie.
Le stagiaire essaye de le surveiller, mais il est mineur.
La mère du stagiaire essaye de le contenir, l'influencer, sans résultat.
Jusqu'au final : jour férié, pluvieux, il attelle la faucheuse et part, sous la pluie (annoncée pour quelques jours), faucher les parcelles. Je n'ai même pas le temps de comprendre ce qu'il se passe.
Il fera le tour de presque toutes leurs parcelles. Deux, trois tours sur les périmètres et bordures et c'est tout. Sous la pluie. Beaucoup trop vite. Même dans les pentes.
Des voisins inquiets de voir le tracteur aller à cette vitesse folle et manquer de se retourner à tout bout de champ (c'est le cas de le dire) préviennent par téléphone la mère du stagiaire. 
Elle n'a pas le temps d'arriver que A. a déjà disparu : panne sèche en milieu de pré, il est reparti en courant pour prendre l'autre tracteur.
Il sera intercepté je ne sais plus où, et interné contre sa volonté.
J'apprendrai ensuite, de la bouche du jeune associé effondré, et très délicatement, que dans la voiture qui l'emmenait à l'hôpital il m'a accusé d'avoir volontairement, et violemment, pris l'ascendant, d'avoir bidouillé sur Bovitel contre son avis et sa volonté, d'avoir trafiqué je ne sais quoi sur les vaches...
Il avait pris tous les téléphones de la maison et de la ferme et les avait cachés dans différentes granges.
Il avait caché l'ordinateur dans un carton à la cave, et la prise de l'ordinateur et son chargeur sous son lit.
Il a planqué (et bien en plus, ils ont mis plus de dix jours à le retrouver, au fond d'une armoire reléguée au fond d'un garage fermé depuis un bail) le Livre d'Elevage.
Et je ne sais plus quoi d'autre...
En moins de deux semaines, j'ai assisté à une chute vertigineuse.
Et avec le recul, et l'article de Philo, l'événement d'Aveyron... J'ai peur. Et si...?
Il était devenu parano, persuadé que je voulais le déposséder...
Et si...?
C'est un des gros événements de cet été 2014 qui m'ont fait craquer...
Le reste de l'été a été pas piqué des hannetons lui non plus. Un mois et demi après l'internement de A., j'ai été arrêtée par le docteur, et incapable de reprendre mon boulot...