Le temps passe, et je prends mes marques.

 

J'ai réquisitionné la tronçonneuse familiale, comme je le disais, et aujourd'hui lundi, j'ai passé la quasi totalité de ma journée à (galérer à) faire du bois.

J'ai coupé tout ce qu'il y avait devant les deux maisons, et je l'ai rangé.

 

J'ai un peu plus étudié la chaudière, qui tourne au ralenti.

 

Il a fait super beau aujourd'hui, alors j'ai sorti le débardeur à bretelles, la casquette pour limiter l'encrassement, et j'ai travaillé à nourrir mes taches de douceur sur le visage et les bras.

 

Tranquillement, avec le chevalet aimablement prêté par mon beau-frère (« cinquante euros ! C'i pas cher ! Cinquante euros ou t'as pas mon chevalet ! » Il est grave ce garçon… en même temps, faut en tenir une bonne couche pour tenir le choc et faire des mômes avec un ou une de notre fratrie…), j'ai oeuvré, forcé, porté, me suis foutu les bras à vif en portant les piles de bois (je suis une princesse, je marque très vite), et j'ai réussi à faire ce que je voulais.

Je me suis aussi tapé les deux bornes aller-retour à la boîte aux lettres à pieds avec les chiens ; j'y ai trouvé une superbe carte de Philomenne, et mon nom écrit au marqueur sur la boîte. Faut que je fasse une étiquette.

Au retour, je me suis arrêtée pour échanger deux mots avec le beau et ténébreux forestier, qui a accepté de venir boire le café à la maison.

 

D'ailleurs, le Microbe dit que ce garçon n'a pas de vraie maison, que quand il m'a dit où il habitait, il s'est foutu de moi. Il dit qu'il a pas une tête à vivre dans une maison, qu'en fait il vit dans un genre de trou-grotte dans les bois, un peu au dessus du cours d'eau qui passe à côté de chez nous, et qu'il y rentre en rampant ; ou alors qu'il se creuse un trou sous son tracteur à l'occase. Qu'il dort avec sa tronçonneuse, et mange des feuilles mortes.

J'aimerais bien voir ça !

 

Les chiens sont restés toute la journée étalés au soleil, sans bouger. Je suis rassurée, parce qu'ils ont fugué deux ou trois fois, longtemps, déjà. Qu'il ont été retrouvés à perpète. J'ai peur qu'ils se mettent à chasser, ou qu'ils s'en prennent aux moutons. Mais ils ont l'air calmés.

Le changement de lieu les a perturbés je pense, mais ils ont assimilé qu'on a à nouveau une maison et sont libres.

Là, ils dorment, à côté de moi ; Le Monstre rêve bruyamment, tandis que Le Chacal bave sur le tapis.

Même leurs relations (surtout pour le Chacal) avec mes deux chats s'est apaisée.

 

Hier soir, en rentrant, on a trouvé quelqu'un dans la chaudière : une jolie chatte trois couleurs à poils ras, que j'ai fait rentrer dans la maison pour lui donner à manger. Elle est câline, habituée aux gens ; par contre elle a du mal avec les chiens et chats, ça lui passera je pense. Je ne l'ai pas revue aujourd'hui. Pour l'instant, c'est « La Minette ». On verra si on la baptise.

 

Ce matin, quand je me suis réveillée, le soleil entrait à flots dans ma chambre, la brume montait de la combe, et mes quatre génisses étaient à la clôture.

Je leur ai apporté une poignée de foin et un peu de grain, les ai caressées.

Hier soir avec le Microbe on les a coincées dans la trappe, et je les ai grattées, leur ai tenu la queue levée, comme on fait pour les prises de sang ; elles n'ont pas bougé.

Le véto vient demain après-midi, j'ai l'impression que le proprio est rassuré de savoir l'avancée de la chose. Je lui ai téléphoné tout à l'heure pour savoir s'il voulait que je fasse plus que les coincer en début d'après-midi.

Il a l'air content de voir que j'en prends soin !

 

Vachère un jour, vachère toujours, on dirait… A peine au chômage et en recherche de réorientation, que mon premier mouvement du matin, en me levant, est de compter le bétail sous mes fenêtres et d'aller les voir en pyjama, avant même d'avoir bu mon café ! Lamentable.

 

Donc demain, le matin j'ai ma sœur et ma mère qui passent prendre le petit dèj ; ou peut-être ma sœur et mon beau-frère, à voir comme ça se goupille.

Vers 10h il y a le proprio qui passe poser un truc pour servir de porte à la trappe, discuter un peu je pense aussi.

Puis l'après-midi, véto et prises de sang.

 

Entre temps, je ne sais pas comment je vais occuper mon temps…

Hier soir à 22h, avec le Microbe, on était en train de démonter une armoire qui était dans sa chambre pour la mettre dans la mienne. Une vieille armoire à la con, impossible à équilibrer et caler. On a bien rigolé quand même !

Du coup, j'avais mis mes vêtements dedans, mais un peu en vrac, les plier ça serait bien…

 

J'ai aussi commencé à user mon fil à linge, que j'ai tendu dans le jardin. Je me fais un plaisir d'étendre ma lessive et de l'entendre claquer dans le vent. Et quand je la décroche, ça sent bon…

 

Je m'organise, donc, je m'occupe, je prends mes marques. Un peu de linge à ranger, et je pourrai attaquer les joints du grenier.

 

Le Microbe me disait ce soir qu'il ne faut pas que je soie à la retraite un jour, je survivrais pas.

Il n'a pas tort j'ai l'impression, j'aurais pas cru pourtant !

 

Il faudra aussi que je bêche le jardin, qu'on y plante des tomates et des radis, des salades, des trucs quoi.

J'ai hâte un peu en fait.

 

Hâte aussi d'avoir les prochains chargements de bois, et ma nouvelle tronçonneuse, pour continuer le stock.

Je suis fracassée, j'ai mal partout, mais au moins ça m'empêche de penser.

 

Je m'installe, me balade un peu, plante mes racines.

 

J'ai adopté la maison et le lieu, et j'ai la nette impression que c'est réciproque.

Dès la première visite, que ce soie l'arrivée en bas du hameau, ou l'entrée dans la maison (il y en a deux en fait, on est dans la deuxième. La première nous a beaucoup moins plu, on a eu le coup de foudre pour la deuxième, la notre…), j'ai eu envie de rester. La deuxième visite, alors qu'il ne faisait pas beau, a confirmé. Visite « non officielle », je voulais montrer le lieu à ma mère.

L'état des lieux, qui a nécessité évidemment une troisième visite, a enfoncé le clou, c'est ici et pas ailleurs.

 

La pièce à vivre avec son ancien lit cage, son vaisselier, que j'ai transformé en confiturier, intégré au mur, son immense cheminée avec l'étagère, ses placards muraux… Son four à pain, sa cave voûtée (« super cave à patates » il paraît), son séchoir à châtaignes à l'étage, sa vue sur la combe, son escalier merdique et son grenier, ses marches à la con là où il n'y en a normalement pas…

Je l'aime, vraiment, je m'y sens bien.

 

Dès que je quitte le périmètre rassurant de mon chez-moi, (périmètre relativement large, il englobe toute la montagne, le chemin…), en fait dès que j'arrive au bout du chemin à la route goudronnée, je n'ai qu'une envie, c'est faire demi-tour et m'en retourner.

 

Je reste de longs moments à regarder, contempler. Le paysage, la maison, l'écurie, les cailloux, les calades… tout.

 

Ici, la terre brille, on dirait de l'or.

Quand on joue avec, ou qu'on la travaille, on a plein de particules brillantes collées sur la peau, et la terre nue brille au soleil, pleine de paillettes.

Je n'ai pas repassé l'aspirateur depuis notre arrivée, il y a du brillant partout par terre dans la maison, sur les carreaux en terre rouge du rez de chaussée, sur les marches en bois, dans le lit-cage.

 

C'est beau…

 

J'ai de gros coups de vague à l'âme, tous les jours, encore. Mais j'ai l'impression que la maison, l'avenir que je me prépare, le pays qui m'accueille et que j'adopte, me solidifient, m'enracinent, me renforcent.

Je crois que j'ai un foyer, enfin.