Cet été, j'ai eu beaucoup de congés, même des vraies vacances, pour la première fois en quatre ans. 

Mais j'ai aussi beaucoup travaillé. 

Deux semaines chez le Grand Manitou, fin juillet, comme l'an dernier. Des jours ici ou là. Des "week-end" chez monsieur Violette. Etc... 

On était cinq vachers pour cet été.  

Celle qui est à temps plein, comme moi, depuis juin ou juillet 2012, BobineLover, moi, un nouveau venu du Nord, et une qui a fait deux mois, juin et juillet. 

C'est d'elle que vient cet article, en partie. 

 

En fait, cette fille, super gentille, n'avait jamais travaillé avec les vaches avant cet été. Elle est chevrière-fromagère de formation, a 22 ans je crois, et a voulu se faire un peu d'expérience avec le Service. 

La pauvre, elle a été servie... 

Elle a fait dix jours début juillet sur la ferme voisine du Grand Manitou, les vacances que j'avais faites l'an dernier. Normalement, cet agriculteur (celui de la Grippe A cet hiver) s'arrange pour ne pas avoir de vêlages pendant ces deux semaines. Mais là, les vaches se sont décalées, bilan elle en a eu sept je crois. Elle en a chié la pauvre... 

Elle a fait les trois derniers jours des vacances du Grand Manitou, moi j'ai fait les douze premiers. 

Et elle a fait la semaine de vacances de BobineLover, à garder la ferme Bisounours. 

Ca a été dramatique. 

 

BobineLover, il est fou. Cinglé.  

C'est du genre à annuler un week-end au dernier moment parce que le beau est annoncé, et qu'il veut faucher/labourer/semer, etc... 

Du genre à revenir en urgence de ses vacances parce qu'il entend dire qu'il y a une couille à la ferme. 

C'est lui qui a demandé à Monsieur Violette "je fais l'hiver en station cette année ou pas ? Vous allez avoir besoin de moi ?" 

Bien le genre à ne pas aller à son propre mariage parce qu'il y a un vêlage qui se passe mal... 

 

Et donc, il a pris une semaine de vacances. 

La Chevriette n'avait que la traite, les soins, quelques parcs, l'eau etc... à faire, vraiment le minimum quoi. Il lui avait appris à conduire les tracteurs (elle ne savait pas non plus en arrivant), etc... Ca aurait dû se passer très bien. 

 

Sauf que les vaches ont été infernales. 

 

J'en parle suffisamment depuis des mois, de ce troupeau. On a nos habitudes, je ne les attache même plus quand je les trais, je n'ai qu'à les appeler par leur nom pour qu'elles se lèvent quand elles sont couchées à leur place, etc. 

Quand je les rentre, elles vont toutes à leur place, si deux sont interverties (comme Euterpe et Elysée souvent), une des deux ressort pour revenir à sa bonne place. Toute seule. 

J'insiste bien, TOUTES se rangent à leur place sans rien demander, sans que j'aie besoin d'intervenir. 

Pas une ne bouge, ne tape, même Déméter, que BL doit pourtant attacher et entraver (ils se sont brouillés il y a longtemps, et depuis, si elle n'a pas d'entrave, elle explose tout.) 

 

Avec Chevriette... 

Apparemment, aucune n'a jamais voulu aller à sa place. 

Aucune ne l'a respectée. 

Elles ont TOUTES fait chier, TOUS LES JOURS. 

Elle était à bout, la Mémé m'a dit que quand la pauvre venait boire le thé à 17h30, elle était hors d'elle, colère, tristesse... "j'ai jamais vu un troupeau pareil !!!". 

Il faut croire que les génisses aussi ont été ingérables. 

 

Quand on a évoqué ce sujet avec BobineLover, il a fait cette réflexion qui m'a marquée : "en fait, ça devient vraiment un troupeau de vieux garçon", en le comparant à celui d'un monsieur qui a arrêté il y a 18 mois, en mars 2012, qui était installé pas très loin, et que je connaissais assez bien. (J'en avais peut-être parlé, ça a été épique... J'ai repris la ferme au vol, il était à l'hosto, il saignait du nez non stop depuis deux jours.) 

 

Je me suis donc mis à réfléchir à cette "dénomination", en essayant de comprendre ce que ça implique, et jusqu'où. Il m'a pas répondu quand je lui ai demandé sa vision des choses, mais je crois que je vois assez. 

 

Seul un "ouvrier volant", ou un remplaçant, comme nous, peut, je crois, prendre la mesure des différences qui existent entre les types de fermes. 

Faudrait que j'en parle aux autres vachers. 

 

Mais les troupeaux de GAEC "familiaux", quand les associés ont tous une famille, ont un tempérament différent, et particulier. 

Par exemple, déjà, ils sont plus gros. 

Les agriculteurs seuls n'ont qu'une vingtaine ou trentaine de vaches, à peu près et en général, alors que les GAEC et EARL sont déjà à la quarantaine ou cinquantaine. 

Les bêtes ont une personnalité individuelle moins forte sur les troupeaux plus gros et de GAEC. 

 

Sans vouloir tomber dans la psycho de bazar, je pense aussi que les célibataires donnent plus d'attention, d'affection, à leurs bêtes. 

Les associés aiment les leurs, c'est pas la question. mais s'ils ont une famille et des enfants, les vaches sont largement secondaires. 

 

Il y a aussi les "ex vieux garçons", ceux qui ont trouvé une compagne, voire eu des enfants, sur le tard. 

Leurs troupeaux restent dans le type des troupeaux de vieux garçons. 

 

Monsieur Violette a une femme, des fils (beaux, souriants, rigolos, charismatiques, très très intelligents... parfaits, et en plus ils aiment les vaches ! mais je m'égare...), mais lui c'est l'exception, et son troupeau est aussi à BobineLover en quelque sorte. Et à moi... 

 

Donc, en faisant le tour de ma liste d'adhérents, en comparant les tempéraments... J'ai trouvé une vraie similitude entre eux. 

 

Je vais pas faire une description des "gros troupeaux", parce que j'aime moins ça, déjà, et puis ça serait trop long. 

 

Mais quand on a des petits troupeaux, comme je l'ai dit, les personnalités individuelles des vaches ont plus de place pour s'exprimer. On les connaît mieux. 

Souvent, les vaches ont leurs habitudes, et celles de leurs soigneurs. 

Le cliché du vieux garçon, que j'ai pu voir en vrai et sans exagération, est complètement vrai. 

Ceux qu'on peut voir dans certains films, dans des livres ou bd, quand le gars a son rythme, ses habitudes à lui, sa façon de faire, et que rien ne change jamais. 

Les vaches prennent ce pli. 

La ferme est repérable. Laiterie toujours propre, étable bien tenue, rangée. La grande majorité des fermes c'est comme ça, mais celles-ci, on les sent. 

Un peu comme chez Phiphi, qui n'est plus vieux garçon (qui n'a même pas eu le temps d'être vieux, 28 ans... c'est rien), mais qui a quand même des habitudes bien ancrées et est têtu comme une vieille mule. 

Chez les "garçons", les flacons de trempages sont toujours pleins, les bidons de produits rangés à un endroit accessible et pratique.  

La machine à traire propre, les litières faites généreusement. 

Les vaches sont tranquilles, zens. 

Quand elles ont une place attitrée, elles s'y rangent seules, pour peu qu'on ne change pas leurs habitudes. 

Elles sont un peu psychorigides, mais si on prend la peine de se présenter en douceur, de mettre de la bonne volonté et du respect dans notre attitude, elles s'assouplissent très vite. 

Elles ont des horaires stricts, mais ne refusent pas quelques retards, elles savent ce que c'est, quand le boulot est trop important pour leur solitaire de patron. 

Elles n'aiment pas être bousculées, pressées, quand il n'y a pas de raison. Les échéances horaires, quand une sortie est prévue et qu'il faut finir vite, elles ne connaissent pas : leur patron commencera simplement plus tôt. 

Avec elles, pas question de vouloir finir plus tôt en ayant commencé à la même heure, ça n'ira pas. 

Si la traite dure une heure, elle durera une heure. Le temps est étirable, mais incompressible. 

Avec elles, il ne s'agit pas de débarquer à l'arrache et de prendre les commandes, boum, façon viol.  

On doit être introduit en douceur dans la ferme, le troupeau, intégré par le patron ou le "coutumier".  

Elles ont leurs habitudes, leurs caractères, et si quelque chose leur déplait, elles le font savoir. Elles sont quand même chez elles !  

Si on arrive avec trop de retard pour les rentrer, elles se barrent. On n'a qu'à apprendre la ponctualité ! 

Si on les aborde sans prévenir, et qu'on se fait savater, bien fait ! Ca se fait pas de surprendre les gens comme ça ! 

Certaines ont même des habitudes encore plus fortes : je me souviens de Pomme, chez mon voisin quand j'étais ado. Elle était très gentille, joueuse au pré, en général était contre le mur de la laiterie dans la petite écurie. Pomme ne bougeait pas. Mais elle levait le pied, une fois, quand on la lavait. Alors il fallait l'aborder, s'accroupir à côté, lui toucher la mamelle, juste un coup, simplement toucher. Elle levait son pied, et ensuite on pouvait lui essuyer les trayons, la brancher, TOUT lui faire sans qu'elle bronche.  

Par contre, si on l'engueulait ou râlait quand elle levait le pied, voire qu'on lui mettait une tape... on était décalqué dans le mur. 

Il y a eu un remplaçant, venu chez mon voisin quand j'y aidais, j'avais 17 ans. Je connaissais les vaches par cœur, c'était mon troupeau, mon premier, un troupeau de vieux garçon pur et dur, et je suis devenue une vieille fille éternelle avec ces bêtes.  

Quand ce remplaçant est venu, je lui ai transmis les consignes pour les vaches : Oasis, elle tape, Naïve, faut absolument la traire à gauche, Océane faut la laisser se mettre au fond, et pomme... il faut pas l'engueuler, elle bouge pas, c'est juste un tic. 

Il m'a envoyée chier en se foutant de ma gueule, "t'es qu'une fille, une gamine, qu'est-ce que tu peux y connaître ? je connais les vaches moi !". 

Ca a pas loupé. Il est reparti avec un coquard, plein de bleus... Il avait voulu traire Naïve à droite, insisté pour mettre Océane dans le milieu, et donné une baffe à Pomme... Quand il est parti, je lui ai dit que c'était bien fait pour sa gueule. 

 

C'est souvent que je croise des vaches qui n'aiment pas être traites d'un côté. Belette, chez les Bisounours, préfère à droite. a gauche elle bouge pas, mais s'accroupit, c'est chiant. A droite, elle va nikel. 

Certaines ont leurs copines, faut pas les séparer : Tsigane et Umagne par exemple. 

Quand le troupeau est habitué à être touché d'abord à hauteur du jarret, avant la mamelle, on a intérêt à respecter cet abord, sinon on le regrette vite : elles tapent, pas prévenues qu'on va les toucher. 

De même, pour l'ordre de passage en salle de traite, certaines ne passeront JAMAIS dans les premières, et d'autres exploseront tout pour y être.  

Chez le Grand Manitou, Astuce est toujours dans le dernier ou avant dernier lot, et Doubiste dans le premier, en première ou deuxième place. 

Certaines ne donneront pas leur lait si elles n'ont pas eu à manger avant la traite. D'autres c'est l'inverse. 

 

J'aime me plier à ces "contraintes", c'est agréable d'avoir un cadre, et c'est une façon, en quelque sorte, de prouver mon amour à ces bêtes en les respectant. 

 

Sans compter que dans le genre "vieille fille", je bats des records mondiaux moi... Y'en a pas beaucoup qui ne réveillent pas les vaches, quand elles dorment, parce qu'il faut les traire...