Dimanche, hier donc, à 20h, le Grand Manitou m'a appelée alors que j'achetais des trucs-qui-poussent au distributeur à légumes du maraîcher pas loin. (Oui, ici, on est top évolués/avancés, on a des distributeurs automùatiques de tout : pain, pizza, lait, bonbons, boissons... et légumes - frais ou non)

 

J'étais en arrêt maladie depuis une semaine, les docteurs ont dit que je peux reprendre doucement à condition de prendre quelques précautions simples, et le chef le savait.

 

Il m'a donc appris que je passe la semaine chez le jeune Troriche, et son associé, d'une cinquantaine d'années. La mère de ce dernier est à l'hosto...

 

C'est une ferme que je connais assez bien ; j'y suis allée la première fois en septembre 2010, à l'occasion d'un arrêt maladie de l'associé. J'avais dû déjà parler de cette ferme ici il me semble. C'est celle sur laquelle Le Monstre a commencé à aller aux vaches : le jeune patron (qui a deux ans de plus que moi) avait été d'accord pour qu'il les pousse un peu. Vaches pas habituées au chien, le chien qui ne savait pas travailler... Ca a été un peu folklo, mais ça s'était super bien passé.


J'y étais retournée deux ou trois fois, la dernière c'était il y a un peu plus d'un an, en mars je crois. Les deux étaient malades à en crever, grippe carabinée ! D'habitude ils s'arrangent pour être malades à tour de rôle, mais là, ils avaient mal calculé.

 

La ferme est géniale.

30 vaches attachées, en une seule ligne ; le fumier est sorti avec un évac à va-et-vient.

Il y a un DAC, du foin en vrac (et des bottes), les génisses sont dans le même bâtiment, en loges paillées. Les veaux sont derrière les vaches, à côté de la laiterie.

Une ferme super bien agencée.

La traite se fait avec cinq postes à décro simples, sur rails. Il faut que je filme ou prenne des photos cette semaine.

Et le plus appréciable : la machine à traire, pompe à vide, etc, tout le bordel bruyant, est dehors.

Donc, il n'y a que le "tchik-tchik-tchik" des pulsateurs et le bruit des vaches pendant la traite. Le bonheur.

Dans la laiterie, il y a une grande fenêtre, et une grande porte d'entrée : l'été on peut laisser ouvert, et l'hiver le refroidisseur du tank chauffe super bien la pièce, on y est super bien.

 

Pour Troriche, le travail en commun aidant, sa nature facile, et les soirées "beuverie/foires/bars" ont aidé à créer des liens cordiaux.

On rigole bien, on a le même amour des bêtes et du travail bien fait.

Il me fait particulièrement confiance, et c'est toujours un plaisir pour moi d'aller bosser pour lui.

 

"En civil", c'est à dire en général dans une ambiance festive (je suis un genre d'ours et je ne sors jamais, mais quand je vais voir des combats de reines, des foires ou concours de bêtes, etc... je peux être sûre de le trouver à une buvette), il abuserait presque de son autorité de patron : "vachère ! je t'embauche, je te paye, et c'est moi le patron ! alors si je te dis de boire un verre, tu bois un verre ! estime toi heureuse que je t'envoie pas faire la traite !" (et le pire, c'est qu'il m'appelle par mon prénom quand on bosse, mais par mon "statut" le reste du temps ! )


La plupart du temps, quand je finis le remplacement chez lui, il me paye un coup pour fêter ça et faire un peu le bilan.

 

Sa ferme et sa place ne sont pas forcément faciles à assumer : son associé est un malade "chronique", régulièrement hospitalisé. Du coup, il se retrouve souvent avec un surcroît de soucis.

 

Ce matin, donc, comme l'avait dit le Grand Manitou, je suis arrivée à 6h30.

Pas un bruit, personne, lumières éteintes... Le Monstre tout content saute de la voiture et va faire son tour.

Entrée dans la laiterie, j'ai remarqué qu'il y a maintenant un programmateur, pour le lavage de la machine à traire.

Je lis le panneau sur la porte, pas de consignes.

Je me glisse dans l'écurie, saluant les vaches à mi-voix. Les odeurs sont les mêmes, les vaches me reconnaissent : Crevette, la grande immense qui porte mal son prénom ; Coquette, Blanchetta la saloperie, Dookie la curieuse, Etoile et Eclipse que j'ai fait vêler l'an dernier, Cacahuète toute speede, Espagne qui a l'air bien calmée. Câline, Coquine, Asperge qui a une sale tronche, Bise la massive... Je regrette le départ de Carola, Abeille, Cire, Echine... Je vais jusqu'au fond de l'écurie, dire bonjour à la jolie Bruyère.

Je suis dans un état d'esprit un peu spécial, déconnectée de mon assimilé réfléchissement (réflexion ?), je n'essaye pas de retrouver les gestes et les noms "consciemment", je laisse tout remonter à la surface, tout seul.

Je ne prends pas de risques, je repousse le foin qu'elles ont devant le nez, vais me présenter aux trois ou quatre génisses qui sont encore là, que j'ai biberonnées l'an dernier.

Toujours personne, j'attrape le râcle pour nettoyer sous les pieds des vaches. Derrière chacune, je salue, l'appelle par son nom, parle, discute à mi-voix, commente ses gestes, les miens, pour reprendre contact, et apprendre ma voix aux nouvelles et aux génisses que je ne connais pas. Comme d'hab, pas de surprise, elles sont super tranquilles, curieuses, câlines, demandeuses, et très belles : en super état, morpho tip top, mamelle de concours... Les noms sont marqués à la craie sur la poutre au dessus de chaque vache, c'est très très appréciable.


Je repère les taries, celles qui sont manifestement vêlées de peu.

Je vais faire un tour dans le bureau, tourner le planning, lire le contrôle laitier de samedi. Constate les sorties, les taries, les vêlées... relève les noms des chaleurs à surveiller, retourne faire un tour dans l'écurie... tranquille... toujours dans cet état second, comme si j'essayais de faire coïncider deux calques l'un à l'autre : mes souvenirs, et le présent.

 

La mélodie que j'écoute en boucle depuis hier résonne vaguement dans ma tête, comme un écho ; je l'ai écoutée encore ce matin avant de partir...

 

Retour dans la laiterie, je regarde tout, "ouverte" : je mets le tank à zéro, ferme la vanne, les griffes sont remontées déjà ; je vois le filtre, d'un modèle particulier, la machine qui n'est pas toute jeune, et les gestes reviennent, comment emmancher le filtre tissé sur l'embout à visser au bout du tuyau, comment ouvrir et fermer les vannes d'air, de microbes, etc ; quand mes doigts touchent la ficelle qui va sur le couvercle du tank, ils se rappellent comment on attache le tuyau et où, pour pas qu'il se sauve quand la pompe s'enclenche.

Un saut à ma voiture pour chercher un truc, et Troriche arrive en voiture, il est sept heures.

Il a l'air surpris, le Grand Manitou lui avait dit que ça serait peut-être la nouvelle vachère, mais il est content de me voir.

On se donne des nouvelles de tout, en vrac, me montre le nouveau programmateur, me rappelle deux trois points de procédure ou protocole, et puis j'attaque à traire pendant qu'il soigne les veaux.

 

Un peu plus tard, c'est l'associé qui arrive. Il a l'air très fatigué, démoralisé. Il prend des nouvelles, me parle un peu. me redit ce que Troriche m'avait dit, qu'ils s'attendaient à voir la nouvelle, mais que "c'est bien que ça soie toi, tu connais déjà la ferme, et puis Troriche aime beaucoup quand c'est toi !"

 

Je savais qu'il me préférait à BobineLover (des histoires de caractère, je crois... On ne peut pas s'entendre avec tout le monde, et entre gros cons de paysans et crétins obtus de vachers, y'a souvent des frictions... j'en ai parlé ici déjà, moi aussi j'ai eu pas mal de mots avec certains adhérents ; et dans ce cas précis, c'est juste que Troriche préfère ma façon de travailler), mais ça fait toujours plaisir de se l'entendre dire comme ça !

 

Je finis de traire, pendant que Troriche emmène les vaches en champ (sous la pluie battante) je sors le fumier, on fait la litière en blaguant, l'associé emmène le tonneau d'eau au parc... puis on va casser la croûte.

 

Il pleut toujours autant, du coup, chômage technique pour la journée !

 

Je reviens pour 16h30, un peu avant s'il ne pleut plus, on doit changer des génisses de parc.

Avant de quitter la maison, je laisse mon numéro de portable à l'associé, en insistant bien pour qu'il m'appelle sans hésiter s'il a besoin d'un coup de main plus tôt que prévu : il est très gentil, un peu timide aussi, et est plutôt du genre à s'engatser dans des conneries plutôt que déranger...

A cette occasion, je me rends compte que Troriche est un des premiers agriculteurs à qui j'ai donné "gratuitement" mon numéro, sur ce secteur. Il y a presque trois ans ! Je m'étais tellement amusée et fait plaisir sur cette ferme, que je lui avais laissé en lui disant qu'il n'hésite pas s'il voulait un coup de main ou avait un souci.

 

Finalement, ils sont peu nombreux, ceux à qui je le donne spontanément. En général, si je ne peux pas faire autrement (arrêt long, par exemple) je leur laisse, mais sinon, il faut vraiment que la ferme ou l'agriculteur le "méritent" ! J'ai pas envie d'être emmerdée à longueur de temps...!


Si j'ai du bol, on fera un peu les foins cette semaine... Je croise les doigts.

Sinon, eh ben... Je profiterai de mon troupeau tranquille, parce qu'ils sont vraiment pas emmerdants : quand je suis là, j'ai mon boulot à faire, ils sont toujours dispos si j'ai une question ou un problème, mais je peux passer des journées entières sans les voir, ils font confiance et ne restent pas derrière moi à surveiller.

Du coup.... Ca prolonge un peu mes vacances...