Les stagiaires

 

 

Je vais parler aujourd'hui d'une espèce qui n'est malheureusement pas en voie de disparition, une saloperie, un fléau : les stagiaires.

Pas les stagiaires biens, sympas, serviables, motivés, intéressés (la minorité). Non, les stagiaires à la con, ceux qui laissent des souvenirs et des dégâts partout.

 

Je n'y ai pas été confrontée souvent, heureusement ; mais j'en ai croisé un spécimen, il y a bientôt un an, que je n'ai pas oublié. On l'appellera Branle-Nénés, un agriculteur qui le connaît l'appelle déjà comme ça...

 

 

C'est un fils à ses parents, un croisement improbable des deux nationalités que Coluche débine : "Les Belges et les Suisses, c'est les deux seuls qui ont pas compris qu'en fait c'était la même chose.
C'est à cause de la distance, là-bas, ils se disent, c'est sûrement pas pareil, mais ils se gourent...
Non parce que un vrai con en Suisse, c'est un Belge, mais dans l'ensemble ça valait pas le coup de faire deux pays rien que pour ça, hein, ils auraient pu se démerder…"

 

Le gamin, 14 ans passés, pas bien dégourdi, bien nourri. Bon, ça, je m'en fous, mon Normand aussi est bien nourri, ça ne l'empêche pas de se bouger le cul. 

 

Le gamin qui parle pas trop, ça pourrait être par stupidité, ou par timidité. Manque de pot, c'est la première option.

 

Le premier contact, j'ai essayé d'être soft : pas trop l'enfoncer, ne pas le faire pleurer dès la première matinée… je sais être gentille des fois.

 

Je me suis forcée à attendre, pas me fier sur mes premières impressions. Force a été de constater que mes premières impressions étaient les bonnes.

 

Quelques perles : pendant la traite, salle de traite en 2X5 en épi. J'explique comment faire au minot, je lui montre, surveille, vachement pédagogue. Je m'énerve pas. J'élève pas la voix.  

 

Je lui explique que quand un manchon souffle (fait "krrrr krrr krrrr" ), faut soutenir la griffe (je lui explique et montre ce qu'est le manchon, la griffe...) pour que ça arrête de prendre l'air, que si on laisse, ça tombe.

Première vache qui souffle, je lui demande de relever la griffe. Il me regarde, regard vite, bras balands. 

Je traverse donc la fosse en courant pour rattraper in extremis la griffe, et lui réexplique.

 

Lot suivant, rebelotte. De nouveau, le minot ne fait rien. Enfin, si : il se plante devant la vache et regarde bêtement.

Bon, j'arrive, j'étais pas en train de m"occuper d'une vache, et relève le truc.

 

Je lui explique qu'il faut appuyer sur le bouton avec la flêche vers le haut pour remonter le bordel, quand c'est tombé.

C'est pourtant pas compliqué : quand c'est par terre, la flèche VERS LE HAUT fait REMONTER la griffe. 

J'introduis une difficulté : quand une vache souffle et se décroche, appuyer sur le bouton avant que la griffe tombe dans la merde et en aspire.

 

 

Lot suivant, j'ai une génisse, je ne PEUX PAS faire autrement que rester dessous, à tenir la griffe (trayons tous petits, et elle tape) et la caresser pour la calmer.

 

Une vache se met à souffler, se décroche, la griffe tombe en plein dans une bouse, et aspire de la merde. Le sale merdeux, lui, reste à regarder bêtement,; sans bouger !  jusqu'à ce que le décro se déclenche, cesse l'aspiration et remonte la griffe seul.

 

Je râle, merde quoi ! c'est dégueulasse !!!

 

 

On continue la traite. 

 

Arrive une vache que je dois traire au pot, première traite, elle me fait trois litres. 

Je donne le pot au gamin, pour qu'il l'apporte au patron.

 

Là, grosse hallucination. 

3L de lait plus le pot, = maximum 5kg.

 

Le merdeux en chie pour traverser la fosse avec le pot. A la sortie, il y a trois marches à monter. 

Il s'arrête en bas, devant la première marche. 

Soulève le pot à deux mains, le pose laborieusement sur la marche (il y en a une au sol).

Monte sur la marche au sol.

Soulève le pot à deux mains, le pose laborieusement sur la 2e marche.

Monte sur la première marche.

Soulève le pot à deux mains, le pose laborieusement sur la 3e marche.

Monte sur la deuxième marche.

Soulève le pot à deux mains, le pose laborieusement sur le sol de l'aire de sorti, 5cm au dessus de la dernière marche.

Monte sur la 3e marche.

Soulève le pot à deux mains, le pose laborieusement 20cm plus loin.

Monte sur l'aire de sortie.

Soulève le pot à deux mains, le pose laborieusement 20cm plus loin.

Fait un pas.

etc....

 

J'en ai oublié mes vaches, j'étais scotchée, plantée au milieu de ma fosse, à le regarder.

 

La vache suivante au pot, j'ai attrapé le pot à moitié plein (15L à peu près), l'ai posé d'un seul mouvement sur le quai de sortie, et ai envoyé le morveux l'apporter au patron.

Il commençait déjà à jouer avec mes nerfs...

 

 

 

Quelques jours plus tard, on doit déplacer un parc pour les génisses, avec le tracteur pour la tonne à eau. Donc faut faire le plein du tracteur.

 

Le patron donne un jerrican de 20 litres au branleur, avec pour consigne de le ramener, pas plein s'il arrive pas à le porter, mais quand même.

 

Au bout d'un loooong moment (je faisais je sais plus quoi, repousser le foin aux vaches je crois, ou bricoler l'attelage, un truc utile quoi) on le voit revenir, peinant sous la charge de son jerrican qu'il traine à deux mains.

 

Arrivé devant le tracteur, j'attrape le jerrican pour le vider dans le réservoir que le patron est en train d'ouvrir, d'un "grand" mouvement, j'anticipais la force et la puissance à mettre pour soulever 20L à hauteur d'épaules.

Bilan, le patron s'est bouffé le jerrican en pleine tronche, pleine puissance.

On est restés tous les deux sidérés. 

 

On a vidé quand même le truc...

 

Y'avait GRAND MAXIMUM 2 litres dans le bidon...

...

...

...

 

Du coup, au lieu de faire le truc utile que je devais faire (nettoyer une niche à veau à la brouette je crois), j'ai dû faire les voyages de fioul (10m grand max entre la citerne et le tracteur, devant le hangar).

 

 

Mais c'était pas fini.

 

Le patron, voyant que j'étais en train de chauffer, essaye de me calmer, disant que bon... ça arrive, c'est pas grave, au moins il va pouvoir se rendre utile au parc.

 

On a essayé plusieurs combinaisons : lui faire enrouler le fil sur la bobine : c'est mort, il enroule deux mètres en cinq minutes (ça fait, on va dire, trois tours de manivelle hein...) ; lui faire déplanter les piquets : 10 minutes pour arracher un piquet en fibre de la terre mouillée, le genre de truc on le regarde il tombe.

Finalement, il a dû simplement faire le tour du parc et UNIQUEMENT sortir le fil des isolateurs. 

UN MOUVEMENT DU DOIGT !!!!

 

Moi, je suivais derrière avec mon tas de piquet, je les arrachais, les portais, et les déposais en tas régulièrement quand ça devenait trop lourd.

J'ai fini par tout faire : enlever le fil, arracher le piquet, et un dernier tour pour enrouler le fil.

 

Parce que cet espèce de bobet (abruti, pas fini... en patois) marche hyper lentement... ouais ouais ! il sait encore moins courir, et pour marcher, il arrive même à se faire distancer par les vaches boiteuses !!!!!

 

 

Et ça a duré...

 

On l'a pourtant pas brutalisé, ni secoué, on lui a pas fait faire de trucs difficiles.

 

Mais c'était du foutage de gueule à la longue.

 

Au bout de la deuxième semaine, où il faisait n'importe quoi, allait se foutre au milieu du troupeau quand les vaches étaient cons, au risque de se faire piétiner, tripoter les mamelles des plus violentes alors qu'il était prévenu...

 

Glandait, il me ralentissait plus qu'autre chose, le patron aussi commençait à en avoir marre de son attitude de branleur.

 

Donc j'en ai eu marre, un matin, pendant la traite, avec la bénédiction implicite du patron, j'ai chopé le gamin.

 

J'ai hurlé. Littéralement. 

Etrangement, les vaches n'ont pas bronché, rien, pas inquiètes ni rien.

J'ai agoni le gamin de reproches et d'injures pendant 20 minutes, sans interruption !!!

Il s'en foutait !

Le patron, au fond du hangar de l'autre côté de la cour, m'a dit plus tard qu'il m'avait clairement entendue hurler.

 

Ca n'a servi à rien, mais qu'est-ce que ça a fait du bien !

 

 

Je lui ai sorti ses quatre vérités, notamment qu'il était venu demander au boss s'il pouvait le prendre en stage, que c'était pas le patron qui était venu le chercher ; que le dit patron se mettait en quatre, s'organisait etc... pour prendre en charge ce petit salopard, et que le minimum était qu'il en fasse un minimum, au moins par respect.

 

Tout ce qu'il m'a répondu c'est "mais je veux pas en faire ma vie des vaches, moi".

A quoi j'ai hurlé que j'en avais rien à foutre, que son stage il avait qu'à le faire ailleurs, dans ce qui l'intéressait, au lieu de venir nous emmerder ici, que c'était lui qui était venu.

 

Etc...

 

Ca n'a rien changé, mais le patron m'a remerciée !

 

 

Malheureusement, des stagiaires comme ça, y'en a beaucoup trop...